Fluoglacial - Tendances Négatives

SONIC YOUTH etc. : SENSATIONAL FIX

<


Je l'avoue, je n'ai jamais été adepte de ce groupe, et même plutôt l'inverse. Mais comme tout arrive, j'ai participé très modestement à une petite partie de cet ouvrage collectif il y a quelques mois. L'exposition sur l'environnement artistique du groupe a eu lieu l'été dernier, d'abord à St Nazaire ici et à Bolzano (Italie), puis à Malmö (Suède) et Düsseldorf (Allemagne). C'est le LiFE qui a hébergé l'expo durant deux mois et demi et qui est l'instigateur de ce livre très fourni (850 pages, en anglais et en français), sorti en Mars et dispo chez Les Presses du Réel. Plus qu'un simple catalogue des œuvres, c'est une Bible sur LE groupe arty new yorkais.





Après l'intro/présentation QQOQCCP, on découvre la genèse du quatuor et l'atmosphère dans laquelle New-York (enfin surtout Manhattan, East Village, Soho) baignait à la fin des années 70 et le début des années 80. Textes divers, colonnes de fanzines/magazines, entrevues, récits de concerts (SWANS), de tournées (le report du tour '86 est ironiquement drôle, ils ont notamment partagé l'affiche avec MISGUIDED, GOVERNMENT ISSUE, HONOR ROLE, SACCHARINE TRUST, ARTICLES OF FAITH, REDD KROSS et même NOFX!), voyages, bribes de vie... C'est surtout Kim Gordon (la chanteuse) et Thurston Moore (le guitariste) qui s'y collent, car même si le groupe a toujours revendiqué une absence de leader, ces deux membres sont clairement les plus actifs et les plus expressifs.





Pour agrémenter leurs styles libres verbaux, beaucoup de photos, montages, coupures et flyers viennent témoigner du cercle gravitationnel très large qui tournoyait autour du groupe, et ça dès leurs débuts. Large au niveau disciplinaire mais restreint en nombre car il faut aussi reconnaitre que les concerts no-wave (le bruit arty anti-rock de NY) n'attiraient que des artistes, et étaient donnés... par des artistes. L'art plastique, le cinéma expérimental, la poésie, la musique, le bruit (ce sont les instigateurs du Noise Fest)... le groupe s'intéresse à tout dès le début. Cela permet de mieux comprendre leur processus de création et de réaliser que leur esprit de découverte et d'expérimentation leur assurait le compromis parfait entre prétention artistique et fougue de la jeunesse.





I'm really scared when I kill in my dreams, Kim Gordon, Artforum 1983
[...] Alors qu'avant dans les clubs il y avait ce que l'on appelait des "coins à baise", aujourd'hui l'atmosphère vise plutôt à la sublimation, atteignant une stérilité qui est devenue une nouvelle forme d'érotisme asexué. L'idée de résistance - de supprimer le contact entre les gens - est actuellement très répandue dans les clubs. C'est l'ambiance qui y règne qui créé la distance - grâce à l'art, la musique, les autres et soi-même. Les miroirs amplifient le narcissisme déjà présent, et les individus deviennent leurs propres spectateurs. Dans la décoration, on utilise beaucoup d'écrans vidéo ; leurs images sont là pour nourrir les clients, dont les relations de travail se teintent de fantasmes (sexe, carrière ou autres). L'atmosphère lounge, donne aux gens l'impression de se sentir chez eux ou chez quelqu'un de riche, et crée un luxe, un confort, typiques des petits clubs privés et fermés traditionnels. Personne ne regarde ce que diffusent les écrans, comparables à des télévisions qu'on laisserait allumées.





Dans son discours sur la disparition du tragique en art qui serait causée par la disparition du sujet et sa réapparition à venir, Manfredo Tafuri déclare : "L'expérience du tragique [dans ce siècle] est l'expérience de la ville. [...] L'intensification des stimulations nerveuses" induite par "l'invasion d'images successives et rapides, la nette discontinuité dès qu'on veut poser les yeux quelque part et l'imprévisibilité d'impressions continues" ont été interprétés par [George] Simmel comme les conditions nouvelles à l'origine de l'attitude blasée de l'individu et de la métropole..." [...] Loin d'un style de vie décadent à la Gatsby le Magnifique, ces gens-là payent tous entre 5 et 15$ pour leur plaisir et leur divertissement culturel. [...]





Il y a des gens qui paient pour voir les autres croire en eux. Beaucoup ne savent pas s'ils pourront un jour expérimenter l'érotisme ou si ça n'existe que dans les publicités ; mais sur scène, au cœur du rock'n'roll, il se passe beaucoup de choses : tout peut arriver, que les gens viennent en tant que voyeurs ou pour s'abandonner au moment présent. [...] Quelqu'un qui travaille dur ne deviendra jamais un "héros", mais il arrivera peut-être à gagner juste assez d'argent pour se divertir un peu - ce qui lui apportera une libération temporaire. Au contraire, un artiste, en tant que héros sexué, on le payera pour qu'il se lâche complètement ; mais il sera toujours à la merci des clubs ainsi que la façon dont les médias lui forgeront une identité. Combien de temps peut-on continuer à jouer avec intensité sans devenir maniéré et malhonnête ?





Au fur et à mesure des pages et de leur carrière, on remarque l'attache du groupe dans chaque foyer de la contre culture américaine, que ce soit leurs accointances avec les pionniers new-yorkais de l'avant garde (Rhys Chatam et leur idole Glenn Branca), les premiers groupes hardcore (ils signeront plus tard sur SST), l'arrivée du grunge, les poètes de la Beat Generation comme Allan Ginsberg, ou d'autres personnalités plus ou moins underground comme le dessinateur Raymond Pettibon, Patti Smith ou Sofia Coppola. Le groupe est partout. Mike Watt des MINUTEMEN apporte d'ailleurs une autre vision de SONIC YOUTH, plus réelle et terre à terre. RICHARD HELL enchaîne. SY est définitivement le groupe COOL, difficile mais accessible, célèbre mais indie, artiste mais productif, avant gardiste mais populaire. D'autres rencontres plus ou moins intéressantes s'en suivent, William Burroughs, Patti Smith ou Lydia Lunch.





Une bonne partie du livre est consacrée ensuite à leur discographie, les pochettes et leurs secrets, suivi d'un glossaire rendant plus compréhensible la pointance des termes. Le catalogue réel est consultable à la fin. Patchworks, photos, peintures et extraits vidéos. Il y a des choses que j'apprécie beaucoup comme les photos de Christopher Wool, les travaux d'Ira Cohen ou de Robert Smithson, les dessins de Pettibon, de Maya Miller, et d'autres trucs de Jim Shaw. En revanche, beaucoup d'œuvres me laissent froid, voire pire, comme le soft porn de Richard Kern, les aquarelles de Kim Gordon ou les barbouillages de Tyfus et Yamamoto. Big up pour les collages débiles de Marnie Weber. Ça prouve aussi que la pluridisciplinarité est loin d'être un gage de qualité.





La conclusion contient quatre entretiens fleuves avec chaque membre du groupe, qui ont aussi une face de 45 tours chacun, insérés dans la couverture du livre, bonne idée, même s'ils ne se sont franchement pas foulés... Évidemment, à ce stade, on connaît déjà tout de la vie de Kim Gordon et Thurston Moore, mais c'est intéressant de lire Lee Ranaldo et plus particulièrement Steve Shelley, le batteur, qui n'a pas du tout participé au livre. Pour info, Steve est l'ex-batteur des CRUCIFUCKS, qui avait quitté son Michigan natal dans les 80's pour participer à l'aventure SONIC. Voilà, même si l'on n'est pas fan du groupe comme moi, l'ouvrage déborde tellement de références diverses que tout le monde peut y trouver son compte et c'est en plus de ça, un bel objet.


Trackbacks

Aucun trackback.

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

Les commentaires pour ce billet sont fermés.