un Fataliste
Par Patron, lundi 4 octobre 2010 à 01:01 :: LECTURES :: #826 :: rss

"Il ne se froissait pas de l’indifférence du monde à son égard, car il estimait le monde à son juste prix ; il savait qu’il est facile de faire parler de soi, mais il savait aussi que le monde ne s'intéresse pas deux fois de suite à la même personne ; il lui faut sans cesse de nouvelles idoles, de nouvelles modes, de nouveaux romans… Les vétérans de la gloire mondaine, comme tous les vétérans, sont les plus pitoyables créatures… Dans une société restreinte, où une conversation intelligente et variée remplace les danses (raouts mis à part), où l'on peut parler de tout sans craindre la censure des duègnes et sans avoir affaire à des jeunes filles excessivement sévères et inabordables, -dans un milieu de cette sorte il aurait pu briller et même plaire, parce que l'esprit et l'âme, en s'extériorisant, donnent aux traits physiques vie et jeu et font oublier leurs imperfections ; mais de sociétés de ce genre, il en est peu chez nous en Russie, moins encore à Pétersbourg en dépit de la qualification qu'on lui donne de ville parfaitement européenne et de souveraine du bon ton. Je noterai en passant que le bon ton ne règne que là où vous n'entendrez rien de trop, mais hélas, mes amis ! on y entend à ce prix bien peu de chose !
"Mon cher, [...] je méprise les femmes pour ne pas trop les aimer, car autrement la vie serait un mélodrame trop ridicule."
Ce n'est nullement ce besoin inquiet d'amour qui nous torture au temps de notre jeunesse, et nous précipite d'une femme à l'autre jusqu'à ce que nous tombions sur celle qui nous déteste : et c'est alors que commence notre vraie passion, fidèle, interminable, et dont le symbole mathématique serait une ligne tombant dans l'infini; le secret de cette passion infinie est dans l'impossibilité d'atteindre le but, c'est-à-dire la fin.
J'étais prêt à aimer le monde entier; personne ne me comprenait et j'appris à haïr. Ma jeunesse incolore s'épuisa dans mes luttes contre moi-même et contre le monde entier. Craignant les railleries, j'enterrai au fond de mon cœur mes meilleurs sentiments : ils y sont morts. Je disais la vérité et on ne me croyait pas; alors je me mis à mentir. Ayant appris à bien connaitre le monde et tous ses ressorts, je devins habile dans l'art de la vie, mais je voyais les autres heureux sans art aucun, profitant gratuitement de ces avantages pour lesquels je combattais sans cesse. Et alors le désespoir envahit mon âme; non pas ce désespoir auquel remédie le canon d'un pistolet, mais ce désespoir glacé, impuissant, que masquent l'amabilité et le sourire agréable. Je devins un malade moral : toute une moité de mon âme n'existait plus; elle s'était desséchée, elle était morte; je la coupai, je la jetai."
"Mon cher, [...] je méprise les femmes pour ne pas trop les aimer, car autrement la vie serait un mélodrame trop ridicule."
Ce n'est nullement ce besoin inquiet d'amour qui nous torture au temps de notre jeunesse, et nous précipite d'une femme à l'autre jusqu'à ce que nous tombions sur celle qui nous déteste : et c'est alors que commence notre vraie passion, fidèle, interminable, et dont le symbole mathématique serait une ligne tombant dans l'infini; le secret de cette passion infinie est dans l'impossibilité d'atteindre le but, c'est-à-dire la fin.
J'étais prêt à aimer le monde entier; personne ne me comprenait et j'appris à haïr. Ma jeunesse incolore s'épuisa dans mes luttes contre moi-même et contre le monde entier. Craignant les railleries, j'enterrai au fond de mon cœur mes meilleurs sentiments : ils y sont morts. Je disais la vérité et on ne me croyait pas; alors je me mis à mentir. Ayant appris à bien connaitre le monde et tous ses ressorts, je devins habile dans l'art de la vie, mais je voyais les autres heureux sans art aucun, profitant gratuitement de ces avantages pour lesquels je combattais sans cesse. Et alors le désespoir envahit mon âme; non pas ce désespoir auquel remédie le canon d'un pistolet, mais ce désespoir glacé, impuissant, que masquent l'amabilité et le sourire agréable. Je devins un malade moral : toute une moité de mon âme n'existait plus; elle s'était desséchée, elle était morte; je la coupai, je la jetai."
Un héros de notre temps, Mikhaïl Lermontov, 1841.

Commentaires
1. Le vendredi 15 octobre 2010 à 20:43, par molesting
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