"Toute une école de publicistes et d'orateurs aveugles donne avec ivresse dans ces mensonges. Ils ont beau être français de naissance, et parfois s'en vanter, ils pensent les uns à la russe, les autres à l'allemande, d'autres encore à la romaine ou à la chinoise. Car ces gens-là croient penser. Ils invoquent leur conscience, comme si la conscience de la vermine importait en rien à l'être noble, qu'elle envahit et qui a résolu de s'en débarrasser. Et comme s'il était permis à une vermine qui ne sait rien, qui n'entend rien, qui n'a dans l'esprit que les raisons et les mouvements du gros intestin, comme s'il lui était permis, dis-je, d'avoir une conscience. On ne peut lui défendre d'en parler, mais on ne peut rien de plus pour elle."

"L'homme ne soutient qu'un instant, au long des siècles, l'effort de s'élever à quelque amour, à un semblant de charité; il faut toujours qu'il retombe dans le sang et la fange, qu'il torture son semblable, et qu'il le tue en se vantant d'être le plus fort, comme il torture les animaux et tue les bêtes innocentes. Et toujours pour manger, toujours pour servir le culte de son ventre. Qu'est-ce enfin que l'orgueil? une colique féroce des tripes, une diarrhée incoercible du gros intestin, celui qui s'enroule autour de l'amour propre. Se prenant dans toute l'horreur qu'il mérite d'inspirer, il serait assez juste que l'homme puissant usât de son pouvoir pour mettre fin à cette espèce si laide, si basse, si ennemie de son âme, si infidèle à Dieu. Les dictateurs et les souverains se donneraient un rôle assez noble et presque salutaire, s'ils pensaient à détruire le genre humain, en s'exécrant tous en lui, et chacun en l'exécrant en soi-même."

Vues sur l'Europe, André Suarès, 1936.
(Picture: Nuremberg, 1935)