REVOLTE CONTRE REVOLTE

"Ce sont, d'une part, les "rebelles sans bannières", les young angry men, avec leur fureur et leur agressivité contre un monde où ils ont l'impression d'être des étrangers, dont ils ne voient pas le sens, où ils n'aperçoivent aucune valeur qui mérite que l'on se batte ou s'enthousiasme pour elle. Comme nous l'avons dit, c'est là l'aboutissement, dans le monde où Dieu est mort, de ces formes antérieures de révolte au fond desquelles subsistent, malgré tout - comme dans l'anarchisme utopique lui-même - la conviction d'avoir une juste cause à défendre, au prix de n'importe quelle destruction et du sacrifice de sa propre vie - le "nihilisme" impliquant ici la négation des valeurs du monde et de la société contre lesquels il se soulevait, mais non celles qui poussaient à cette révolte. Dans les formes actuelles, il ne reste que la révolte à l'état pur, la révolte irrationnelle, la révolte "sans bannière".

Les teddy boys appartiennent à cette tendance, ainsi que le phénomène analogue des Halbstarken allemands, de la "génération des ruines". On sait que les uns et les autres adoptent une forme de protestation agressive, qui s'exprime aussi par des exploits de vandales et de hors-la-loi, exaltés comme des "actes purs", comme un froid témoignage de leur différence de nature. Dans les pays slaves, ce sont les houligans. Plus significative encore est la contre-partie américaine, représentée par les hipsters et la beat generation. Il s'agit également ici, plutôt que d'attitudes intellectuelles, de positions existentielles vécues par des jeunes, positions dont un certain genre de romans ne donne que le reflet: formes plus froides, plus décharnées, plus corrosives que celles de l'équivalent britannique, dans leur opposition à tout ce qui est pseudo-ordre, rationalité, cohérence - à tout ce qui est square, qui semble "carré", solide, justifié, sûr: "colère destructive sans voix" - comme a dit quelqu'un mépris pour "l'engeance incompréhensible qui réussit à se passionner sérieusement pour une femme, un travail, une maison" (Norman Phodoretz)

L'absurdité de ce qui est considéré comme normal, "la folie organisée du monde normal", paraissent aux hipsters particulièrement évidentes dans le climat de l'industrialisation et l'ambiance d'activisme insensé qui règne malgré toutes les conquêtes de la science. Refus de s'identifier au milieu, refus absolu de collaborer, d'avoir une place définie dans la société, tels sont les mots d'ordre de ces milieux qui, d'ailleurs, ne comprennent pas exclusivement des jeunes, mais rassemblent des éléments venus non seulement des bas-fonds, des couches sociales les plus touchées, mais de toutes les classes, parfois même les plus riches."

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