Fluoglacial - Tendances Négatives

Nous, les troglodytes...



"A tout pas en avant succède un pas en arrière: c'est là l'infructueux frétillement de l'histoire, - devenir... stationnaire... Que l'homme se soit laissé leurrer par le mirage du Progrès, - cela rend ridicules ses prétentions à la subtilité. Le Progrès? - on le trouve peut-être dans l'hygiène... Mais ailleurs? dans les découvertes scientifiques? Elles ne sont qu'une somme de gloires néfastes... Qui, de bonne foi, saurait choisir entre l'âge de pierre et celui des outils modernes? Aussi près du singe dans l'un comme dans l'autre, nous escaladons les nuages pour les mêmes motifs que nous grimpions aux arbres: les moyens de notre curiosité - pure ou criminelle - ont seuls changé, et - avec des réflexes travestis - nous sommes plus diversement rapaces.

Simple caprice que d'accepter ou de rejeter une période: il faut accepter ou rejeter l'histoire en bloc. L'idée de progrès fait de nous tous des fats sur les sommets du temps; mais ces sommets n'existent point: le troglodyte qui tremblait d'effroi dans les cavernes, tremble encore dans les gratte-ciel. Notre capital de malheur se maintient intact à travers les âges; cependant nous avons un avantage sur nos ancêtres: celui d'avoir mieux placé ce capital, parce que mieux organisé notre désastre."


Précis de décomposition, Emil Cioran, 1949.
(Picture: Cadaveri Eccellenti, 1976)

Deux coups de bistouri en croix.



"Tout poissait aux mains à mesure que la journée avançait et Rieux sentait son appréhension croître à chaque visite. Le soir de ce même jour, dans le faubourg, un voisin du vieux malade se pressait sur les aines et vomissait au milieu du délire. Les ganglions étaient bien plus gros que ceux du concierge. L'un d'eux commençait à suppurer et, bientôt, il s'ouvrit comme un mauvais fruit. [...] Il fallait ouvrir les abcès, c'était évident. Deux coups de bistouri en croix et les ganglions déversaient une purée mêlée de sang. Les malades saignaient, écartelés. Mais des taches apparaissaient au ventre et aux jambes, un ganglion cessait de suppurer, puis se regonflait. La plupart du temps, le malade mourait, dans une odeur épouvantable. La presse, si bavarde dans l'affaire des rats, ne parlait plus de rien. C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s'occupent que de la rue."

La peste, Albert Camus, 1947.

Maître/Esclave



"Il n'y a pas de pensée absolument nihiliste sinon, peut-être, dans le suicide, pas plus qu'il n'y a de matérialisme absolu. La destruction de l'homme affirme encore l'homme. La terreur et les camps de concentration sont les moyens extrêmes que l'homme utilise pour échapper à la solitude. La soif d'unité doit se réaliser, même dans la fosse commune. S'ils tuent des hommes, c'est qu'ils refusent la condition mortelle et veulent l'immortalité pour tous. Ils se tuent alors d'une certaine manière. Mais ils prouvent en même temps qu'ils ne peuvent se passer de l'homme; ils assouvissent une affreuse faim de fraternité. "La créature doit avoir une joie et, quand elle n'a pas de joie, il lui faut une créature." Ceux qui refusent la souffrance d'être et de mourir veulent alors dominer. "La solitude, c'est le pouvoir", dit Sade. Le pouvoir, aujourd'hui, pour des milliers de solitaires, parce qu'il signifie la souffrance de l'autre, avoue le besoin de l'autre. La terreur est l'hommage que les haineux solitaires finissent par rendre à la fraternité des hommes."

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Valentins



"À quel point le registre des caresses est limité, cela est lugubre. Ces couples, aussi identiques l'un à l'autre dans ce qu'ils ressentaient, qu'ils l'étaient dans leur posture, finirent par l'excéder, avec leur conviction qu'il n'y avait qu'eux au monde, les sourires qu'ils vous adressaient pour vous convier à admirer leur bonheur, tout cela pour finir par le vitriol et les intraveineuses. Vraiment, une masse cyclopéenne de vulgarité (littérature, cinéma, journaux, romances...) pesait sur ce pauvre couple homme-femme; il était amer de ne pouvoir sortir de là."

Les jeunes filles, Henry de Montherlant, 1936.
(Picture: Der Todesking, 1990)

Imbéciles !



"Paris-Marseille en un quart d'heure, c'est formidable!" Car vos fils et vos filles peuvent crever: le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l'éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles? Hélas! c'est vous que vous fuyez, vous-même - chacun de vous se fuit soi-même, comme s'il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau... On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas! la liberté n'est pourtant qu'en vous, imbéciles!"

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Mon Dieu, délivre-nous du Bien !



"Une crotte reflète le ciel plus personnellement que l'eau cristalline. Et des yeux troubles ont des lueurs d'azur qui entachent le bleu monotone de l'innocence. Ce qu'on appelle d'ordinaire perfection offre un spectacle fade par l'absence même des affres de la vulgarité. Les modèles de perfection que se proposent les mortels donnent un sentiment d'insuffisance, de vie non accomplie, non réussie. Les anges furent retirés de la circulation pour ce motif même: ils n'ont pas connu les souffrances de la dégradation, les voluptés mystiques de la pourriture. Il faut modifier l'image idéale de la perfection, et la morale devra s'approprier les avantages de la décomposition pour ne pas rester une construction vide.

La morale demande une purification: mais de
quoi ? Que devons-nous particulièrement écarter ? Certes, la vulgarité. Mais on ne peut l'écarter qu'en la vivant jusqu'au bout, jusqu'à la dernière humiliation: ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les possibilités de souffrance qu'on peut parler de purification. Le mal ne meurt qu'en épuisant sa vitalité. C'est pourquoi le triomphe de la morale exige l'expérience douloureuse de la boue: s'y noyer est plus lourd de sens qu'une purification de surface. La décadence en soi n'a-t-elle pas plus de profondeur que l'innocence ? Un "homme moral" ne mérite son titre qu'en vertu des titres compromettants acquis dans son passé.

Succomber à la tentation, n'est ce pas
tomber dans la vie ? Mon Dieu, laisse-nous succomber à la tentation et délivre-nous du bien! Il faudrait que la prière de chaque jour soit une initiation à la Méchanceté, et que le "Notre Père" déchire le voile qui la couvre, pour que, en la regardant en face, familiers de la perdition, nous soyons tentés par le Bien. La morale se perd en son absence de mystère. Le bien, ne cacherait-il aucun secret?"

Le crépuscule des pensées, Emil Cioran, 1940. (Picture: Quills, 2000)

Le bourgeoisisme



"Le bourgeoisisme n’est pas l’apanage d’une classe sociale, celle des capitalistes, bien que ce soit là qu’il s’épanouit le plus à l’aise. La signification du bourgeoisisme est plutôt spirituelle que sociale, bien qu’il se projette toujours sur le plan social. Il existe un bourgeoisisme dans toutes les classes, chez les nobles, chez les paysans, chez les intellectuels, dans le clergé, dans le prolétariat. L’abolition de toutes les classes, socialement désirable, mènera probablement à un règne général du bourgeoisisme. La démocratie est un moyen de cristallisation du règne bourgeois. Ce règne du bourgeoisisme dans la démocratie est plus dépravé en France, plus vertueux en Suisse, mais on ne saurait dire lequel est le pire. La quotidienneté sociale a toujours tendance à embourgeoiser les moeurs et l’opinion, à enchaîner l’esprit.

L’utilitarisme, le désir de réaliser un but à tout prix et par n’importe quel moyen, la sécurité de l’homme obtenue à tout prix et par n’importe quel moyen, tout cela mène infailliblement au règne du bourgeoisisme. [...] Le royaume du bourgeoisisme s’oppose au royaume de l’esprit, à la spiritualité pure de tout utilitarisme, de toute adaptation sociale. Le bourgeoisisme s’oppose à la sincérité telle que la comprenait Carlyle, à l’authenticité, à tout ce qui touche à la source originelle de la vie. Le bourgeoisisme est d’origine sociale et signifie toujours la domination de la société sur l’homme, en tant que personne humaine unique, originale, la tyrannie de l’opinion publique et des moeurs sociales. Le bourgeoisisme est le règne de la quotidienneté sociale, le règne du plus grand nombre, le règne de l’objectivation qui étouffe l’existence humaine."


Esprit et réalité, Nicolas Berdiaev, 1937.

L'âge d'homme.



"D'une manière générale, sadisme, masochisme, etc., ne constituent pas pour moi des vices mais seulement des moyens d'atteindre une plus intense réalité. En amour, tout me paraît toujours trop gratuit, trop anodin, trop dépourvu de gravité; il faudrait que la sanction de la déconsidération sociale, du sang ou de la mort intervienne, pour que le jeu en vaille réellement la chandelle. Ainsi les pratiques où se trouve mise en oeuvre la souffrance physique, quoique donnant dans une certaine mesure à l'amour sa gravité, ne peuvent que me dégoûter, du moment que je sais qu'elles resteront quelque chose de factice et que je n'oserai les pousser, telle Lucrèce jusqu'au suicide ou, telle Judith, jusqu'à l'égorgement."

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Froid & Chaud



"Le plus beau poème que j'ai jamais vécu était un évier de cuisine. Vous en ai-je jamais parlé? Il y avait deux robinets, l'un appelé Froid et l'autre Chaud. Froid vivait sa vie in extenso, grâce à un tuyau de caoutchouc attaché à son museau. Chaud était astiqué et modeste. Chaud dégouttait tout le temps, comme s'il avait la chaude-pisse. Le mardi et le vendredi il allait à la Mosquée, où il y avait une clinique pour les robinets vénériens. Le mardi et vendredi, Froid devait faire tout le turbin. Il trimait comme un bougre. C'était la tout son univers. Chaud, au contraire, avait besoin d'être choyé, caressé. Il fallait lui dire "pas si vite!", sans quoi il vous emportait la peau. De temps en temps, ils travaillaient à l'unisson, Froid et Chaud, mais c'était rare. Le samedi soir, quand je me lavais les pieds à l'évier, je me mettais à penser à la perfection de ce monde sur lequel régnaient ces deux-là. Rien de plus que cet évier de fer avec ses deux robinets. Ni commencement, ni fin. Perpétuité. Les Gémeaux, régnant sur la vie et la mort."

Black Spring, Henry Miller, 1936.

Les résolutions de 2011



SURTOUT, NE PAS SE FAIRE DE RELATIONS.

"On est saisi par le grand nombre de choses heureuses que les gens manquent, simplement parce que faute de relations, ils n'ont pas su à quelle porte frapper. Et c'est à coup sûr une tragédie, que ces portes qui ne demandaient qu'à s'ouvrir sur des édens, et qui ne se sont pas ouvertes, parce qu'on est passé à côté. Les êtres qui attendent toute leur vie l'être qui est fait pour eux - il existe toujours - et qui meurent sans l'avoir rencontré, - les hommes qui ne trouvent pas l'emploi de leurs facultés, et s'usent dans des tâches inférieures, - les jeunes filles qui ne se marient pas, et qui eussent fait le bonheur d'un homme et le leur, - les gens dans la misère, et qui s'y enfoncent alors qu'il y a des œuvres charitables qui semblent créées exprès pour eux; et tout cela parce qu'il ne s'est pas trouvé qu'ils connussent cet être, cet organisme, cette vacance: c'est un problème dont on peut être hanté.

Et il va du grand au petit. Il y a le livre qui, à certaine heure, vous eût tonifié, et qu'on ignorait. Il y a le site qui eût encadré votre amour, le médicament qui vous eût sauvé, la combinaison qui vous eût fait gagner du temps. Tout cela vous attendait, mais personne ne vous l'a indiqué, parce que vous n'aviez pas assez de relations. La terre promise vous entoure: vous ne le savez pas."

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