Fluoglacial

Pourquoi des commentaires plutôt que rien ?



« Contrairement aux médias, où le spectateur est passif et n'intervient que dans le simulacre du vote, sur un blog, le fait de "se rendre public" provoque un retour immédiat, sous la forme du commentaire, et engage le rapport entre le blogueur et son "public" dans un débat, un forum, une discussion.
La principale nouveauté de la blogosphère repose moins dans la capacité qu'elle ouvre à chacun de "se rendre public", que dans la possibilité, pour ce public, de se manifester. Le plus surprenant, finalement, c'est qu'il y ait des commentaires; la vraie question est: pourquoi y a-t-il des commentaires plutôt que rien?

On pourrait penser, a priori, que le fait, pour des millions de personnes, de pouvoir parler d'elles, de leur vie intime, de leurs points de vue, opinions ou convictions profondes, ne pouvait intéresser personne d'autre qu'eux-mêmes, ou le cercle restreint de leur famille ou des proches. Le fait que tout devienne débat est le signe de la réussite du passage à l'extime, que le succès remporté par les nouveaux périmètres de l'intimité (comme les "amis" de Facebook) ne fait que renforcer. Le débat, la discussion sur un thème donné entre différents interlocuteurs qui expriment chacun un point de vue, est finalement devenu le principal fil conducteur des blogs.

A partir de ce constat, on peut imaginer deux orientations principales. La première, la plus "naturelle", consiste à faire évoluer le blog et le fil de ses commentaires vers un tandem star/public qui débouchera invariablement sur une reprise médiatique, en particulier télévisuelle. De ce point de vue le Net est en train de devenir une des sources d'alimentation du spectacle médiatique. La seconde, plus difficile à gérer, consiste à former une communauté autour des centres d'intérêt partagés entre le blogueur et les commentateurs. Cet objectif est plus facile à atteindre lorsque chaque commentateur tient lui-même un blog où il développe le contexte de ses propres commentaires. L'autre aspect favorisant la naissance d'une communauté est l'interaction entre le blog et les outils de contact. Facebook tend ainsi à devenir le support publicitaire du blog, de sa communauté, ainsi que son outil d'agrégation du répertoire et d'information instantanée, en temps réel, sur l'extime. »

Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de blogueurs, Léo Scheer, 2011.
(Picture: Class Of Nuke 'Em High III, 1994)

Champ de Bataille



« Contrairement à la démocratie politique réelle qui soumet le citoyen à la double assignation de l'identité d'état civil qui donne accès à l'anonymat du vote, dans la démocratie virtuelle, c'est l'anonymat du pseudo qui donne accès à l'expression publique du vote ou de l'opinion. Il s'agit d'une inversion des termes qui débouche sur un mode symétrique, en miroir. De ce point de vue, la blogosphère se présente comme le miroir inversé du monde réel, mais permet une ouverture large du champ de l'expression des opinions. On constate, sur les blogs, que tout le monde a des opinions sur tout et que le fait de ne rien connaître à un objet n'est pas un obstacle à l'expression de son point de vue sur lui.

Assignés par le système virtuel à se débrouiller seuls, sans règles et sans protections, avec leur propre liberté qui est souvent plus imposée que désirée, les blogueurs ont parfois recours à l’utilisation de plusieurs identifiants pour exprimer leurs contradictions et la diversité de leurs points de vue, tout en se dédouanant d’une certaine responsabilité quant aux propos qu’ils expriment. On se rapproche, dans certains cas, de l’utilisation d’un pseudo en période de guerre, la blogosphère apparaissant comme un champ de bataille. »

Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de blogueurs, Léo Scheer, 2011.
(Picture: Flesh + Blood, 1985)

La culture comme moyen



« Martin veut une carrière, pas une culture. Il se trouve que, dans son cas, la culture est un tremplin. S'il voulait être chimiste, ça ne lui servirait à rien. [...] Et pourquoi veut-il écrire? poursuivit-il. Parce qu'il ne roule pas sur l'or. Toi, pourquoi est ce que tu te farcis la tête de saxon et de culture générale? Parce que tu n'as pas besoin de faire ton chemin dans le monde. Ton père s'en occupe. Il t'achète des robes et tout ce qu'il te faut. A quoi nous sert notre éducation, la tienne, la mienne, celle d'Arthur et de Norman? On marine dans la culture générale et, si nos papas faisaient faillite aujourd'hui, on serait recalés demain à tous nos examens. »

"Martin's after career, not culture. It just happens that culture, in his case, is incidental to career. If he wanted to be a chemist, culture would be unnecessary." [...] "And why does Martin want to write?" he went on. "Because he isn't rolling in wealth. Why do you fill your head with Saxon and general culture? Because you don't have to make your way in the world. Your father sees to that. He buys your clothes for you, and all the rest. What rotten good is our education, yours and mine and Arthur's and Norman's? We're soaked in general culture, and if our daddies went broke to-day, we'd be falling down to- morrow on teachers' examinations."

Martin Eden, Jack London, 1909.
(Picture: Un Borghese Piccolo Piccolo, 1977)

L'inhumaine machine éditoriale



« ... était toujours aussi implacable. Il jetait ses manuscrits dans la boîte aux lettres avec des timbres pour la réponse et, irrémédiablement, trois semaines ou un mois plus tard, le facteur montait les marches pour lui retourner son courrier. Non, décidément, il ne pouvait y avoir aucun être de chair et de sang à l'autre bout de la chaîne. Il n'y avait que des rouages, des engrenages et des burettes d'huile actionnés par des automates. Il était parfois si désespéré qu'il doutait de l'existence des rédacteurs en général. Puisque aucun d'eux ne lui avait donné signe de vie, il se demandait réellement si le métier de rédacteur n'était pas un mythe fabriqué de toutes pièces et savamment entretenu par les garçons de courses, les typographes et les imprimeurs. »

The inhuman editorial machine ran smoothly as ever. He folded the stamps in with his manuscript, dropped it into the letter-box, and from three weeks to a month afterward the postman came up the steps and handed him the manuscript. Surely there were no live, warm editors at the other end. It was all wheels and cogs and oil-cups — a clever mechanism operated by automatons. He reached stages of despair wherein he doubted if editors existed at all. He had never received a sign of the existence of one, and from absence of judgment in rejecting all he wrote it seemed plausible that editors were myths, manufactured and maintained by office boys, typesetters, and pressmen.

Martin Eden, Jack London, 1909.

(Picture: Cédric Vincent, 2007)

Le dégoût comme moteur



« Le cinéma tragique devient effectivement une institution favorisant le progrès moral. Les masses démoralisées par une vie soumise sans cesse aux pressions du système, dont le seul signe de civilisation est un comportement d'automate susceptible de rares sursauts de colère ou de rébellion, doivent être incitées à la discipline devant le spectacle de la vie inexorable et du comportement exemplaire des victimes. La civilisation a de tout temps contribué à dompter les instincts révolutionnaires aussi bien que les instincts barbares. La civilisation industrialisée fait quelque chose de plus. Elle montre les seules conditions dans lesquelles nous sommes autorisés à vivre cette vie impitoyable. L'individu doit utiliser le dégoût que lui inspirent les choses pour en faire de l'énergie qui lui permet de s'abandonner au pouvoir collectif dont il est dégoûté. Transposées au cinéma, les situations qui accablent constamment le spectateur dans la vie quotidienne le rassurent en lui promettant, on ne sait comment, qu'il continuera son petit bonhomme de chemin. Il suffit de rendre compte de sa propre nullité, de reconnaîte la défaite pour "être dans le coup". »

Kulturindustrie, Theodor W. Adorno & Max Horkheimer, 1944/2012.
(Picture: La Promesse, 1996)

Un cadavre agité



« Il semble que vers l'âge de l'adolescence, la vie intérieure du jeune être humain se trouve soudain aveulie, châtrée de son courage naturel. Sa pensée n'ose plus affronter la réalité ou le mystère en face, directement; elle se met à les regarder à travers les opinions des "grands", à travers les livres et les cours des professeurs. Il y a pourtant là une voix qui n'est pas tout à fait tuée, qui crie parfois, - chaque fois qu'un cahot de l'existence desserre le bâillon, - qui crie son interrogation, mais nous l'étouffons aussitôt. Ainsi, nous nous comprenons déjà un peu. Je puis vous dire, donc, que j'ai peur de la mort. Non pas de ce qu'on imagine de la mort, car cette peur est elle-même imaginaire. Non pas de ma mort dont la date sera consignée dans les registres de l'état civil. Mais cette mort que je subis à chaque instant, de la mort de cette voix qui, du fond de mon enfance, à moi aussi, interroge: "que suis-je?" et que tout, en nous et autour de nous, semble agencé pour étouffer encore et toujours. Quand cette voix ne parle pas - et elle ne parle pas souvent! - je suis une carcasse vide, un cadavre agité. J'ai peur qu'un jour elle ne se taise à jamais; ou qu'elle ne se réveille trop tard - comme dans votre histoire de mouches: quand on se réveille, on est mort. »

Le mont analogue, René Daumal, 1952.
(Illustration: Frans Masereel, 1952)

Comment multiplier les orgasmes ?




« Le savoir-vivre consiste désormais à savoir multiplier les orgasmes simultanés avec sa partenaire régulière: comment se comporter reste la question, mais la littérature du "how to?" a substitué les règles d'efficacité sexuelle aux anciens préceptes de mondanité. L'espace social en serait-il venu à se confondre avec l'espace domestique? La vie intime, en tous cas, se publie, tandis que la vie publique s'évapore.
Les médias assaillent donc les conjoints et leur tiennent deux langages: celui du test et celui de la recette. Aligné sur le modèle alimentaire, l'érotisme à deux se prépare, et se rate ou se réussit comme un gratin dauphinois; rabattu sur le modèle scolaire, le bonheur conjugal se passe comme on dit d'un examen. "Check-upez votre mariage", titrait un numéro récent de Cosmopolitain: le bonheur est une idée vieille en Europe; ce qui est neuf et même inouï, c'est qu'on ait besoin, pour l'éprouver, de la méditation d'un questionnaire. Répondez à ce test (établi, il va sans dire, par ordinateur), et nous vous dirons combien vous êtes heureux. Ainsi la félicité devient une donnée quantitative; ainsi, également, l'intime et l'instinctif dénouent leur identité traditionnelle: nous sommes aveugles à nos propres sensations, nous sommes incapables de répondre, seuls, à la question: "Comment allez-vous?" »

Au coin de la rue, l'aventure, Pascal Bruckner & Alain Finkielkraut, 1979.
(Picture: Lisztomania, 1975)

Ringards !



Après un troisième numéro sur Jean Yanne, ce qui devait arrivé arriva, Daniel Prévost le forcené est en couverture de Schnock #4. Le joint de culasse du journal vieune (vieux-jeune) n'a toujours pas pété et assure l’étanchéité de Ernault & Rémila qui nous pondent encore un dossier de folie sur le fanfaron n°1 des français.



Le top 15 de cette édition est bien sûr consacré à la rentrée, qui n'est pas un si lointain souvenir pour certains, ah ce fameux savon jaune Provendi... Comme les plumes me donnent des sueurs froides, je passe directement au plat, après un étrange article 'tableau' sur le livre de mannequin, remplissage ou quoi? La longue interview de Prévost recueillie au Fouquet's (patrie des ringards!) est bien chaloupée, même si celui qui a tant joué la carte de l'absurde ne nous apprend finalement pas grand chose sur lui-même et son environnement. On découvre le Prévost chansonnier que l'on ne connaissait peu, on redécouvre ses pensées célèbres ('le temps passe et les œufs durent") et 20 de ses meilleures apparitions à l'écran sont listées, de Montcuq au Garage Gaudin en passant par Uranus, Anagram, ou son rôle de "Gros Porc" à l'époque de Canal+. Un régal. Pour finir, les longs remerciements à l'émission de FR3 "Merci Bernard" dont il fit partie et contribua au délire absolu.



Après l'interview star de Magali Noël, ex-rockeuse et pin-up au temps de Gabin, Schnock n'a pas pu résister non plus à l'appel des superhéros et revient sur l'histoire de "Strange' en France, le comic des comics. Relou. Le retour sur l'attentat à l'appartement d'Yves Mourousi et l'album expérimental de >Dick Rivers (alias Pourquoi-Michel-Drucker-me-déteste-?) redonnent la banane. En parlant de banane, le deuxième dossier du trimestre est consacré aux loubards des années 70 (voir ci-dessous) et s'enchaîne (de vélo) ) avec une interview de Patrick Grenier de Lassagne (auteur de "Classe dangereuse") ainsi qu'une plongée au cœur de la déchéance rock: l'histoire d'amour (et de picole) entre Vince Taylor et la ville de Brest. Excellent. Le cahier de fin vous réserve encore des surprises avec à l'honneur ce coup-ci, Dominique Zardi, un mec qui a joué dans 500 films et que pourtant vous ne connaissez pas. Il sort aujourd'hui. Vite, le prochain.



LOUBARDS 70 - L'article total

Abraxas Annihilation



« Ce qui caractérise notre société, désormais, c'est une forme de fatalisme: les gens ne savent pas quoi faire. [...] Le problème est profond: trop peu de gens sont suffisamment hors du système et encore moins se sentent suffisamment puissants pour proposer une alternative. [...] Aux États-Unis, les gouvernements démocrates ou républicains et les banques, c'est la même chose. C'est pour ça que j'en ai marre de la démocratie. Ça ne marche pas, arrêtons-tout, prenons un tyran. [...] Je déteste ce sentimentalisme qu'on retrouve dans les bandes-annonces de films sur la famille ou sur les communautés; il y en a partout. On en revient à ce que je disais: les gens sont désespérés et ne savent plus vers qui se tourner. »

Terry Gilliam, So Film #2, 2012. (Picture: Espaces d'Abraxas, Noisy-le-Grand)

Le gain de prestige



« En s'assimilant totalement au besoin, l'oeuvre d'art empêche d'avance les hommes de se libérer du principe de l'utilité, alors qu'elle devrait pourtant permettre cette libération. Ce que l'on pourrait qualifier de valeur d'usage dans la réception des biens culturels est remplacé par la valeur d'échange; au lieu de rechercher la jouissance on se contente d'assister aux manifestations "artistiques" et "d'être au courant", au lieu de chercher à devenir un connaisseur on se contente donc d'un gain de prestige. Le consommateur devient l'alibi de l'industrie du divertissement aux institutions de laquelle il ne peut échapper. [...] Tout est perçu sous ce seul aspect: pouvoir servir à autre chose, même si cet autre chose est aussi vague que possible. »

Kulturindustrie, Theodor W. Adorno & Max Horkheimer, 1944/2012.
(Picture: Last Summer, 1969)