Fluoglacial - Tendances Négatives

KULTUR INDUSTRIE



Le paysage ne sert plus que d'arrière plan aux enseignes et aux affiches. La publicité devient l'art par excellence avec lequel Goebbels déjà l'avait identifiée, l'art pour l'art, la publicité pour elle-même, pure représentation du pouvoir social. Dans les plus grands magazines comme Fortune et Life, un coup d’œil rapide permet à peine maintenant de distinguer l'image et le texte de la publicité des photos et du texte de la partie rédactionnelle. Cette dernière fournit un rapport illustré gratuit et enthousiaste sur les habitudes et l'hygiène corporelle d'une vedette, lui procurant ainsi de nouveaux fans, tandis que les pages de publicité s'appuient sur des photos et des informations si concrètes et réalistes qu'elles représentent l'information idéale que la partie rédactionnelle essaie d'atteindre pour le moment. Chaque film est une présentation du suivant et promet de réunir à nouveau le même couple de héros sous le même soleil exotique: celui qui arrive en retard ne sait s'il assiste à une présentation ou au film de la semaine.

Le caractère de montage de l'industrie culturelle, la fabrication synthétique et planifiée de ses produits [...] convient à l'avance à la publicité: car le point individuel important devient détachable, interchangeable, détourné même techniquement, de toute signification cohérente, si bien qu'il se prête à toutes sortes de fins extérieures à l’œuvre. L'effet, la trouvaille, l'exploit isolé et réitérable ont de tout temps été utilisés pour exposer des marchandises à des fins publicitaires et de nos jours, toute photographie géante d'une actrice de cinéma est une publicité pour son nom, chaque "tube" devient la publicité la plus sûre pour sa mélodie: la publicité et l'industrie culturelle se fondent sur le plan technique autant que sur le plan économique. Dans les deux secteurs, la même chose apparaît à d'innombrables endroits et la répétition mécanique du même produit culturel est déjà devenue la même répétition du slogan propagandiste.

Kulturindustrie, Theodor W. Adorno & Max Horkheimer, 1944/2012.

Il ne se passe plus rien...



« Jadis, s'aventurer c'était partir. Aujourd'hui aussi, moins pour changer le lieu que pour changer notre rapport au lieu; partir parce qu'il faut s'extrader, pour percevoir toute l'incohérente richesse de la cité et se désœuvrer pour ressentir la perte de son territoire. Seuls habitent réellement les villes les étrangers et les sans-attaches à qui leur état d'expatriement évite le confort lénifiant de l'intériorité et du repli (ainsi, nul n'a mieux parlé de Paris que les écrivains américains exilés en Europe entre les deux guerres). La ville a ceci de fascinant que la seule manière d'y être c'est de ne pas en faire partie. Tous ces imbéciles qui vous confient dans un aveu gluant: "Il ne se passe plus rien, les rapports sont "vachement inauthentiques", c'est tout manipulé, etc.", crachats nauséabonds qui marquent l'impuissance de ceux qui les énoncent à se déterrer de leurs habitudes, leur confiance excessive dans les vertus de l’œil, du spectaculaire parce qu'une ville où il se passe quelque chose cela sous-entend toujours cet endroit suprêmement chic où l'on voit les films en exclusivité et qui rassemble la plus forte concentration de spectacles, d'émeutes, de perversions, de théâtres, de restaurants, alors que le moindre trou de province est un réseau inépuisable d'intrigues, un champ brûlant de mille anecdotes, et qu'il est lâche d'imputer à un lieu mon infortune présente quand c'est mon propre rapport à lui qui demande de toute évidence à être modifié par un départ, un déménagement, un suicide, n'importe. »

Au coin de la rue, l'aventure, Pascal Bruckner & Alain Finkielkraut, 1979.
(Picture: L'Uomo In Piu, 2001)

Jobs are for losers !



« Au cours des discussions menées par les Chômeurs Heureux, nous avions pu constater que la souffrance due à la privation d'emploi n'est pas proportionnelle au montant des allocations. Ceux pour lesquels celles-ci sont faibles souffrent, certes, de manque d'argent. Mais souvent le travail qu'ils ont perdu (ou auquel ils étaient destinés) n'était pas assez gratifiant pour qu'ils en aient la nostalgie. Il en va autrement de ceux qui, bien qu'étant mieux indemnisés, ne se remettent pas de la perte de leur statut social. Le chômage, ils le vivent comme un sevrage forcé. Par-dessus le marché, leur famille, leurs amis, les médias ne cessent de plaindre leur désœuvrement, ou bien de le stigmatiser. Oui, ceux-là sont bien en manque de travail, mais comme un camé est en manque de poudre! Et pourtant, personne ne va manifester dans les rues pour revendiquer "de l'héroïne pour tous!" On entend souvent dire qu'une moitié de la population se crève au boulot, tandis que l'autre s'ennuie à mourir. La chose peut être formulée autrement: une moitié est accoutumée à une dose croissante de la drogue travail, tandis que l'autre souffre de symptômes de manque. Ce sont les deux côtés d'une même médaille. Et nous n'avancerons pas d'un pouce en revendiquant la même dose, équitablement répartie entre tous, accompagnée le cas échéant d'une thérapie de substitution citoyenne. »

Éloge de la démotivation, Guillaume Paoli, 2008.

Quelle ambiance !



« La vie quotidienne dégrade le désordre en pagaille, et, en guise d'aventures, ne nous donne à vivre que des agressions et des contretemps. Nous sommes des événementiellement faibles perpétuellement excédés par tout ce qui leur arrive. Corvées, bousculades, crispations: il y a toujours des ratés agaçants dans nos programmes, et la haine de ces contrariétés fait de nous peu à peu les ennemis jurés de l'imprévisible. Ainsi, la banalité est cet espace étrange où le rien prend la forme du trop, et les rêves qu'elle fomente en nous ne sont pas des fantasmes romanesques plein de bruit et de fureur: ce sont des utopies vides qui distillent l'euphorie toute négative de la relaxation. Le cool cesse alors d'être une ruse du désir pour en devenir la finalité même. C'est cela, l'ambiance: la décontraction non comme moyen, mais comme objectif... »

Au coin de la rue, l'aventure, Pascal Bruckner & Alain Finkielkraut, 1979.
(Picture: Five Easy Pieces, 1970)

Mais Jean, c'est toi qui conduis!



C'est en bleu et jaune que le numéro 3 de Schnock accueille l'été, bleu et jaune, couleur des cuisines des ménagères de 27 à 87 ans. Et en couv, le père Jean Yanne, avec sa traditionnelle tonsure qui s'extirpe du col ouvert de sa chemise (sans jabots cette fois). Était-ce donc ça la véritable élégance française ? Jean Yanne l'affreux, le râleur, l'anar fêtard, l'anti, le prototype du libre français... Parti rejoindre le paradis des rouflaquettes depuis bientôt 10 ans, les schnockeux ont donc fait appel à son entourage, se comptant sur les doigts d'une paluche comme tout clown triste qui se respecte, mais heureusement pour nous très bavard. Bref, vous saurez tout sur l'âge d'or du 'comédien musical' grâce à Jean-Yves Guilleux (spécialiste de Michel Magne, le compositeur suicidé), Gilles Durieux (l'ami fidèle), Gérard Pirès (avant Taxi) ou encore Jean-Louis Bertuccelli (réalisateur de L'Imprécateur). 60 pages après quoi tu auras l'impression d'avoir connu Jeannot comme personne ! Mais eh, et le "dictionnaire des mots qu'il y a que lui qui les connaît" hein?



Dans ce numéro (je n'emploierai pas le ridicule terme "mook") toujours aussi agréable, toujours aussi fourni et fouillé, l'histoire du lapin de la RATP dont on ne comprend pas s'il aime ou pas glisser ses doigts dans la porte coulissante du métro, ce petit salaud masochiste. Plus fouillis que fouillé, la découverte de la beat generation par Le Crapouillot (canard de l'autre côté de l'extrême gauche) qui en fit bien chié certains. Les derniers jours de Ferdinand Legros le faussaire te feront verser une larmichette, tandis que l'enquête sur les véritables auteurs des éditions La Brigandine laisseront une bosse sur ton pantalon. Putain c'est pas fini ! Coup droit de McEnroe, le gaucher maléfique, coup de guitare de Vulcain, le hard rock franchouille, et coup de crayon de Fred, le dessinateur de Philémon. Des trucs que tu ne liras pas ailleurs, comme l'article sur Jean Luisi dans la rubrique "Lait caillé du cinéma", le second rôle au rire sardonique et au nombre de répliques frôlant le chiffre zéro. La Schnockitude? Oui! L'actualité? Non!


Ne confondons pas tout.






Loubards sans fards, Odile Naudin, 1982.

Il n'y a rien dans le journal.



« Soumis à l'impératif de nouveauté les évènements ne se suivent pas mais se concurrencent; un jour ne suit pas l'autre, il le gomme et le supplante. Ce qui vient après, c'est ce qui vient à la place. Le tissu chronologique se déchire; l'actualité est un présent absolu sans héritage et sans avenir. Un fait passé est fini, ringard, comme on dit d'un champion déchu ou d'un vêtement démodé. Sous l'égide des médias, la mémoire et l'oubli échangent leurs prérogatives: l'oubli est une faculté, une bonne amnésie est exigée de tous les téléspectateurs, alors que la mémoire apparaît de plus en plus comme un archaïsme, le témoignage inutile d'une appréhension du monde désormais révolue. [...] L'effet des médias est avant tout un effet de lassitude, l'accoutumance l'emporte sur l'hypnose. Le public est fatigué: les nouvelles ne le sortent pas du quotidien; elles y font, au contraire, entrer les réalités les plus monstrueuses, en imprimant à celles-ci le tampon du déjà-vu.
L'homme moderne a souvent ce mot étrange: "Il n'y a rien dans le journal, aujourd'hui." Rien qui se détache, rien qui intéresse, rien qui retienne l'attention. [...] En tant que public, nous n'avons en effet qu'une exigence: celle du nouveau. [...] Mais justement, plus nous consommons d'images, et plus, face à l'actualité, nous avons tendance à faire la moue d'un enfant gâté qui a déjà cassé tous les jouets, et que presque rien n'étonne. »

Au coin de la rue, l'aventure, Pascal Bruckner & Alain Finkielkraut, 1979.

Villette Sonique



« Imaginez-vous le désordre incomparable qu'entretiennent dix mille êtres essentiellement singuliers ? Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d'amours-propres qui s'y comparent.

Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des brillants infortunés que leurs destins ont appelés aux professions délirantes... Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l'opinion que l'on a de soi-même, et dont la matière première est l'opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d'un certain délire des grandeurs qu'un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d'uniques, règne la loi de faire ce que nul n'a jamais fait et que nul jamais ne fera. C'est du moins la loi des "meilleurs", c'est-à-dire de ceux qui ont le cœur de vouloir nettement quelque chose d'absurde... Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l'illusion d'être seuls, car la supériorité n'est qu'une solitude située sur les limites actuelles d'une espèce. Ils fondent chacun son existence sur l'inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu'ils n'existent pas... Remarquez bien que je ne fais que de déduire ce qui est enveloppé dans ce qui se voit. Si vous doutez, cherchez donc à quoi tend un travail qui doit ne pouvoir absolument être fait que par un individu déterminé, et qui dépend de la particularité des hommes ? Songez à la signification véritable d'une hiérarchie fondée sur la rareté. »

Monsieur Teste, Paul Valéry, 1926.
(Illustration: William Hogarth, 1743)

Super-Cannes


B. Tavernier essayant de corrompre le jury du festival de Cannes 1984.

« Haut lieu du tourisme balnéaire international, célèbre pour sa croisette bordée de palmiers et pleine de connes emperlousées traînant des chihuahuas, Cannes brille surtout pour son festival annuel du cinéma où les plus notables représentants de la sottise journalistique parasitaire côtoient les plus éminentes incompétences artistiques internationales, entre deux haies de barrières métalliques où, sinistrement empingouinés, le havane en rut ou la glande mammaire au vent, pressés, tassés, coincés, luisants comme des veaux récurés qu’on pousse à l’abattoir, tous ces humanoïdes chaleureusement surgelés se piétinent en meuglant sous les brames effrayants des hordes populaires. »

Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des biens nantis, Pierre Desproges, 1985.
(Illustration: Jean-Paul Laurent, 1882)

Hanging is not punischment enough



« Qu'est-ce qu'un supplice? "Peine corporelle, douloureuse, plus ou moins atroce", disait Jaucourt; et il ajoutait: "C'est un phénomène inexplicable que l'étendue de l'imagination des hommes en fait de barbarie et de cruauté." Inexplicable, peut-être, mais certainement pas irrégulier ni sauvage. Le supplice est une technique et il ne doit pas être assimilé à l'extrémité d'une rage sans loi. Une peine, pour être un supplice, doit répondre à trois critères principaux: elle doit d'abord produire une certaine quantité de souffrance qu'on peut sinon mesurer exactement, du moins apprécier, comparer et hiérarchiser; la mort est un supplice dans la mesure où elle n'est pas simplement privation du droit de vivre, mais où elle est l'occasion et le terme d'une gradation calculée de souffrances: depuis la décapitation - qui les ramène toutes à un seul geste et dans un seul instant: le degré zéro du supplice - jusqu'à l'écartèlement qui les porte presque à l'infini, en passant par la pendaison, le bûcher et la roue sur laquelle on agonise longtemps; la mort-supplice est un art de retenir la vie dans la souffrance, en la subdivisant en "mille morts" et en obtenant, avant que cesse l'existence "the most exquisite agonies".

Le supplice repose sur tout un art quantitatif de la souffrance. Mais il y a plus: cette production est réglée. Le supplice met en corrélation le type d'atteinte corporelle, la qualité, l'intensité, la longueur des souffrances avec la gravité du crime, la personne du criminel, le rang de ses victimes. Il y a un code juridique de la douleur; la peine, quand elle est suppliciante, ne s'abat pas au hasard ou en bloc sur le corps; elle est calculée selon des règles détaillées: nombre de coups de fouet, emplacement du fer rouge, longueur de l'agonie sur le bûcher ou sur la roue (le tribunal décide s'il y a lieu d'étrangler aussitôt le patient au lieu de le laisser mourir, et au bout de combien de temps doit intervenir ce geste de pitié), type de mutilation à imposer (poing coupé, lèvres ou langue percées). Tous ces éléments divers multiplient les peines et se combinent selon les tribunaux et les crimes: "La poésie de Dante mise en lois", disait Rossi; un long savoir physico-pénal, en tout cas.

Le supplice fait, en outre, partie d'un rituel. C'est un élément dans la liturgie punitive, et qui répond à deux exigences. Il doit, par rapport à la victime, être marquant: il est destiné, soit par la cicatrice qu'il laisse sur le corps, soit par l'éclat dont il est accompagné, à rendre infâme celui qui en est la victime; le supplice, même s'il a pour fonction de "purger" le crime, ne réconcilie pas; il trace autour ou, mieux, sur le corps même du condamné des signes qui ne doivent pas s'effacer; la mémoire des hommes, en tout cas, gardera le souvenir de l'exposition, du pilori, de la torture et de la souffrance dûment constatés. Et du côté de la justice qui l'impose, le supplice doit être éclatant, il doit être constaté par tous, un peu comme son triomphe. L'excès même des violences exercées est une pièce de sa gloire: que le coupable gémisse et crie sous les coups, ce n'est pas un à-côté honteux, c'est le cérémonial même de la justice se manifestant dans sa force. De là sans doute ces supplices qui se déroulent encore après la mort: cadavres brûlés, cendres jetées au vent, corps traînés sur des claies, exposés au bord des routes. La justice poursuit le corps au-delà de toute souffrance possible. »

Surveiller et punir, Michel Foucault, 1975.
(Picture: La Chatte Sur Un Doigt Brûlant, 1975)