Fluoglacial

Arbeitslosigkeit Macht Frei



« Après des siècles de dressage, l'homme moderne est tout simplement devenu incapable de concevoir une vie au-delà du travail. En tant que principe tout puissant, le travail domine non seulement la sphère de l'économie au sens étroit du terme, mais pénètre l'existence sociale jusque dans les pores de la vie quotidienne et de l'existence privée. Le "temps libre" (l'expression évoque déjà la prison) sert lui-même depuis longtemps à consommer des marchandises pour créer ainsi les débouchés nécessaires.

Mais par-delà même le devoir de consommation marchande intériorisé et érigé en fin en soi, l'ombre du travail s'abat sur l'individu moderne en dehors du bureau et de l'usine. Dès qu'il quitte son fauteuil télé pour devenir actif, tout ce qu'il fait prend aussitôt l'allure du travail. Le jogger remplace la pointeuse par le chronomètre, le turbin connaît sa renaissance post-moderne dans les clubs de gym rutilants et, au volant de leurs voitures, les vacanciers avalent du kilomètre comme s'il s'agissait d'accomplir la performance annuelle d'un routier. Même le sexe suit les normes industrielles de la sexologie et obéit à la logique concurrentielle des vantardises de talk-shows.

Chaque fois que l'homme moderne veut insister sur le sérieux de son activité, il a le mot "travail" à la bouche.

L'impérialisme du travail se traduit ainsi dans la langue de tous les jours. Nous sommes habitués à employer le mot "travail" non seulement à tout va, mais aussi à deux niveaux de signification différents. Depuis longtemps, le "travail" ne désigne plus seulement (comme ce serait plus juste) la forme d'activité capitaliste dans le turbin devenu sa propre fin, il est devenu synonyme de tout effort dirigé vers un but, faisant ainsi disparaître ses traces. »

Manifest gegen die Arbeit, Krisis, 1999.
(Illustration: Pieter Brueghel L'Ancien, 1567)

La chaîne des idées



« Un despote imbécile peut contraindre des esclaves avec des chaînes de fer; mais un vrai politique les lie bien plus fortement par la chaîne de leurs propres idées; c'est au plan fixe de la raison qu'il en attache le premier bout; lien d'autant plus fort que nous en ignorons la texture et que nous le croyons notre ouvrage; le désespoir et le temps rongent les liens de fer et d'acier, mais il ne peut rien contre l'union habituelle des idées, il ne fait que la resserrer davantage; et sur les molles fibres du cerveau est fondée la base inébranlable des plus fermes Empires. »

Joseph Servan, 1767. (Picture: O Lucky Man, 1973)

RAS



« Vous ne croyez pas aux valeurs, vous doutez de tout, vous êtes totalement incapable de dire ce qu'est le bien et ce qu'est le mal, vous êtes convaincu de l'irrationalité organique de la vie, et voilà qu'on exige que vous souteniez un groupuscule ou que vous militiez jusqu'au sacrifice pour un idéal historique éphémère, alors que votre scepticisme et votre pessimisme ne vous permettent pas de tirer d'autres conclusions sur la société que celles qui sont impliquées dans les prémisses et les considérations métaphysiques. Pour ma part, je ne crois à aucune doctrine sociale ni à aucune orientation politique, car les impératifs de l'histoire ne peuvent pas entamer ma vision anthropologique, selon laquelle la source de l'inconsistance du monde social et historique se trouve moins dans l'insuffisance des systèmes idéologiques que dans celle, irrémédiable, de l'homme et de la vie. Et puis, du moment que quelqu'un ne croit pas au progrès, n'admet pas de finalité ni de convergence dans le monde historique, je ne vois pas pourquoi il serait préférable pour lui de vivre en notre siècle plutôt qu'il y a quatre mille ans. »

Solitude et destin: Entre le spirituel et le politique, Emil Cioran, 1932.
(Picture: R.A.S., 1984)

La haine contre les jours fériés



« Sous l'Ancien Régime, les lois de l'Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Église pour mieux les soumettre au joug du travail.

La haine contre les jours fériés n'apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape ; il refusa parce que «l'une des hérésies qui courent le jourd'hui, est touchant les fêtes» (lettre du cardinal d'Ossat). Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.

La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n'étaient que des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d'escamoter les jours de fête du populaire. »

Le droit à la paresse, Paul Lafargue, 1880.

Weltangst



« Un présent incertain et un avenir apeurant; le sentiment douloureux des pénibles surprises que peut réserver une direction temporelle imprévisible; l'angoisse provoquée par un monde démoniaque dont les voluptés ne le se sont pas moins; un sentiment du rien qui allie en une perverse satisfaction l'expérience de la vie à celle du néant - voilà autant d'éléments qui confèrent aux jeunes leur cynisme désespéré et leur douloureuse exaltation. Que ces états impressionnants aient leurs origines dans l'absence de perspective matérielle est exact, mais en partie seulement. Si l'on affirmait que cette absence en est la cause exclusive, on négligerait le caractère tragique de la crise qui frappe notre époque et qui touche tout particulièrement les jeunes, on occulterait la tension produite dans les consciences par la faillite de la culture moderne, que nous n'avons certes pas à regretter, mais dont, convenons-en, nous sentons craquer les jointures jusqu'au tréfonds de notre être. »

Solitude et destin: Où vont donc les jeunes?, Emil Cioran, 1932.
(Picture: Loulou, 1980)

Le chômeur intellectuel



« Aujourd'hui, la vie de l'individu est beaucoup plus compliquée et incertaine qu'auparavant. Le chômeur n'est pas seulement celui qui ne trouve pas d'emploi, mais également celui qui n'est pas sûr du sien. D'un point de vue strictement matériel, ce dernier n'est pas un chômeur à proprement parler, mais, si l'on considère l'incertitude dans laquelle il vit, le supplice que lui infligent des perspectives aléatoires, il est caractéristique et révélateur de la psychologie du chômeur.

Contrairement à l'homme des générations précédentes, l'homme contemporain illustre un style de vie imprégné, dans ses éléments essentiels, de la psychologie du chômeur. Jadis, l'individu était - biologiquement autant que socialement - intégré organiquement dans la vie. Il était en quelque sorte l'homme substantiel, dont la consistance intérieure atteignait à la fixité, l'homme fermé aux voies du devenir comme à celles de la dissolution, l'homme pour lequel le temps n'importait nullement, car on n'imaginait pas qu'il y eût des obstacles à la réalisation de ses possibilités latentes. L'intégration organique conduit à un sentiment intime de l'être, qui n'est autre que la source de l'attitude contemplative. L'individu est en accord avec lui-même.

Il ne connaît le sentiment d'une anarchie personnelle qu'au moment où les chemins de la vie sur lesquels il s'est engagé sont contraires à sa destination originelle, à sa particularité subjective. L'anarchie a pour source le processus de désintégration, qui définit la vie du chômeur. L'homme substantiel demeure dans un seul et même cadre de vie. D'où son homogénéité intérieure. D'où également le fait qu'il est conséquent dans ses gestes et ses attitudes, ce qu'on ne rencontre plus aujourd'hui que chez peu de gens, et pas chez les meilleurs. Être conséquent signifie d'une certaine façon se fermer à la multiplicité des aspects de la vie, leur opposer des réactions identiques. Mais cela signifie autre chose aussi: une pauvreté intérieure. Or, ce qui caractérise le chômeur intellectuel, en tant qu'expression typique de notre époque, c'est la plénitude intérieure résultant des contradictions dans lesquelles il vit. Comme il ne se meut pas dans un seul cadre de vie, comme il est contraint de passer par toutes sortes d'expériences, d'assimiler des contenus de vie sans rapport étroit entre eux, son axe intérieur se déplace sans cesse. N'est-ce pas là la source du déséquilibre? »

Solitude et destin: La psychologie du chômeur intellectuel, Emil Cioran, 1932.
(Picture: A Bell From Hell, 1973)

Panne de sens



« L'abandon de la foi émancipe certes l'homme d'un ramassis de mythes indémontrables, mais il le fait atterrir dans le non sens de sa propre vie. Tant qu'il y a encore des croyances à dénoncer, des croyants à libérer, l'existence a encore un sens, métaphysique. Mais la disparition du dernier groupe solidement organisé de croyants donne le signal du mal-être pour les vainqueurs, qui, libérés de tout, ne peuvent que constater qu'ils ne sont rien, rien qui ait un sens du moins. La mort de l’Église réactive la question de la mort de l'individu.

Au-delà de l'interrogation métaphysique de base, toutes les constructions idéologiques et politiques ayant pour fondement théorique l'inexistence du Ciel sont ébranlées. La disparition du paradis, de l'enfer et du purgatoire dévalorise bizarrement tous les paradis terrestres, qu'ils soient grandioses, de type stalinien, ou d'échelle plus modeste, républicain. Alors commence la quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriés: argent, sexualité, violence - tout ce que la religion contrôlait. »

Après la démocratie, Emmanuel Todd, 2008.
(Picture: Altered States, 1980)

Bien cordialement.



Julien Prévieux est un type qui a passé ses années 2000 à envoyer des lettres de non-motivation aux offres d'emploi trouvées dans la presse, comme si ces offres lui étaient personnellement adressées. Certaines sont doucement naïves, d'autres surréalistes, leur point commun est de mettre en évidence l'absurdité des termes employés et de refuser le culte de la compétitivité. Les entreprises, qui lisent une candidature sur cent, parfois lui répondent, souvent c'est un robot qui s'en charge voire une non-réponse. Je ne pense pas que ce soit de l'Art mais en tous cas c'est 'achement marrant. Cet exercice a été compilé dans un recueil paru en 2007 aux éditions ZONES, ouvrage entièrement consultable sur leur site. Je vous ai quand même glissé les trois meilleures ci dessous. (Julien Prévieux a dû trouvé un travail depuis...)

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Voir Paris (couler) et mourir



« Sur le mur de la Cour du Havre, à plus d’un mètre du sol, on peut lire sous un trait large peint à l’huile : “crue de 1910″. On dit aujourd’hui que, par la grâce des ingénieurs des Eaux-et-Rivières susceptibles de hauts et bas, Paris est désormais à l’abri d’un tel débordement. Et je dis que c’est triste. L’idée de mourir un jour sans avoir eu la chance de voir Paris noyé à hauteur de béret m’est intolérable. Les bagnoles qui puent, qui vroument, les mammifères de bureau vibratiles, les pépés grommeleux à bout de chien chieur, les amoureux par deux, les Nippons touristiques, contempler toute cette vase d'humanité pour quelques heures enfouies sous l’eau lisse et tranquille de la Seine éternelle, dans le silence où passe une mouette étonnée qui se pose sur la crête émergée d’un parcmètre englouti et voit passer trois képis flottant vers Rouen et les mers atlantiques, ah, merde à Dieu, mourir après je veux bien, voir Naples avant, je m’en fous. »

Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des biens nantis, Pierre Desproges, 1985.

Schnock-Out



Jeu de mot journalistique oblige. De Libé à L'Express en passant par France Inter et RTL, SCHNOCK, dont le premier numéro était sorti dans une quasi-confidentialité, est maintenant la revue dont tout le monde parle. Doit-on l'éviter ? Non. Son prix en rebutera certains (il n'y a aucune pub à l'intérieur et c'est bien agréable) mais force est de constater que le contenu (comme celui du n°1) plaira à toute la famille. L'entretien fleuve de ce n°2 est accordé à Amanda Lear, qui nourrit tant de fantasmes (sexuels) et d'époques que pas grand monde n'a connu. Déposée là où il fallait dans les années 60 et 70, la grande gigue symbolise le parcours de la femme fatale qui a su gérer ses affaires. Avec du cool.

Quoiqu'elle en dise, une vie plus mouvementée que celle de Jean-Pierre Marielle! Dali, Bowie, Ferry, l'icône les fera tous tourner chèvre puis succombera au biz de la musique facile, et de la télé (de Dali aux Grosses Têtes il n'y a qu'un pas!) avec le regret de n'avoir jamais fait de cinéma. On peut pas tout faire non plus, merde. Alain De Greef c'est un peu le même topo. Patron là où il faut, au bon moment, une carrière à Canal+ qui fascine les "enfants de la télé" qui l'interviewent. Une haine vouée au marketing et au management moderne, cependant, l'esprit Canal est bien où il est. La trilogie "carrière remarquable" se clôture avec les aventures de Bernard Tapie, le plus opportuniste des trois, dans un récit difficile à absorber signé l'ancien rédac-chef de l’Équipe. Ah la la ce Bernard...



Côté friandises, le top 15 des jeux de société et la rubrique brouilles et embrouilles sont toujours un délice. Le coup de torchon du gros con de Bertrand Tavernier, qui utilise la tribune du Canard Enchaîné pour gueuler après La Poste, est quant à lui un bel exemple d'abus de notoriété. L'enquête sur le secret de la Suze est bien drôle, l'interview de Parick Brion du Cinéma de Minuit est cruciale, Roger Tallon le génie du design industriel et Philippe Chatiliez l'iconoclaste sont deux autres bons moments de lecture à passer devant sa fausse cheminée. Le dossier sur les candidatures-canulars aux élections présidentielles (Ô grand Pierre Dac) vaut son pesant de cacahuètes (avec ou sans Suze) tout comme la bonne idée du papier sur Bernard Dumaine, dans une rubrique hommage aux soldats inconnus du cinéma français qui met en avant les tronches en arrière plan des films d'antan. C'est beau et bien fait, 170 pages pas comme les autres. À lecture schnock, devise schnock: il n'y a de bonheur que chez soi et au-dessus du temps ! (signé Huysmans)