Fluoglacial - Tendances Négatives

Cher trou!



« Je récapitule... je condense... c'est le style "Digest"... les gens ont que le temps de lire trente pages... il paraît! au plus!... c'est l'exigence! ils déconnent seize heures sur vingt-quatre, ils dorment, ils coïtent le reste, comment auraient-ils le temps de lire cent pages? et de faire caca, j'oublie! en plus et le cancer qu'ils se cherchent au trou, tête à l'envers, acrobates? "Cher trou! Cher trou!" et ceux qui s'onanisent en plus! qui se voient embrassant des lascives, qui s'en font mal au sang! des heures! dans le noir des cinés! se ruinent en teintureries de phalzars! après des fantômes de vampires, mortes y a vingt ans! qui ressortent des Antres, trempés, hagards! l'autobus les monte ils savent plus! Moi je vais vous revaloriser l'Art! »

Féerie pour une autre fois, Louis-Ferdinand Céline, 1952.
(Illustration: Roland Topor, 1974)

Arbeitslosigkeit Macht Frei



« Après des siècles de dressage, l'homme moderne est tout simplement devenu incapable de concevoir une vie au-delà du travail. En tant que principe tout puissant, le travail domine non seulement la sphère de l'économie au sens étroit du terme, mais pénètre l'existence sociale jusque dans les pores de la vie quotidienne et de l'existence privée. Le "temps libre" (l'expression évoque déjà la prison) sert lui-même depuis longtemps à consommer des marchandises pour créer ainsi les débouchés nécessaires.

Mais par-delà même le devoir de consommation marchande intériorisé et érigé en fin en soi, l'ombre du travail s'abat sur l'individu moderne en dehors du bureau et de l'usine. Dès qu'il quitte son fauteuil télé pour devenir actif, tout ce qu'il fait prend aussitôt l'allure du travail. Le jogger remplace la pointeuse par le chronomètre, le turbin connaît sa renaissance post-moderne dans les clubs de gym rutilants et, au volant de leurs voitures, les vacanciers avalent du kilomètre comme s'il s'agissait d'accomplir la performance annuelle d'un routier. Même le sexe suit les normes industrielles de la sexologie et obéit à la logique concurrentielle des vantardises de talk-shows.

Chaque fois que l'homme moderne veut insister sur le sérieux de son activité, il a le mot "travail" à la bouche.

L'impérialisme du travail se traduit ainsi dans la langue de tous les jours. Nous sommes habitués à employer le mot "travail" non seulement à tout va, mais aussi à deux niveaux de signification différents. Depuis longtemps, le "travail" ne désigne plus seulement (comme ce serait plus juste) la forme d'activité capitaliste dans le turbin devenu sa propre fin, il est devenu synonyme de tout effort dirigé vers un but, faisant ainsi disparaître ses traces. »

Manifest gegen die Arbeit, Krisis, 1999.
(Illustration: Pieter Brueghel L'Ancien, 1567)

La chaîne des idées



« Un despote imbécile peut contraindre des esclaves avec des chaînes de fer; mais un vrai politique les lie bien plus fortement par la chaîne de leurs propres idées; c'est au plan fixe de la raison qu'il en attache le premier bout; lien d'autant plus fort que nous en ignorons la texture et que nous le croyons notre ouvrage; le désespoir et le temps rongent les liens de fer et d'acier, mais il ne peut rien contre l'union habituelle des idées, il ne fait que la resserrer davantage; et sur les molles fibres du cerveau est fondée la base inébranlable des plus fermes Empires. »

Joseph Servan, 1767. (Picture: O Lucky Man, 1973)

RAS



« Vous ne croyez pas aux valeurs, vous doutez de tout, vous êtes totalement incapable de dire ce qu'est le bien et ce qu'est le mal, vous êtes convaincu de l'irrationalité organique de la vie, et voilà qu'on exige que vous souteniez un groupuscule ou que vous militiez jusqu'au sacrifice pour un idéal historique éphémère, alors que votre scepticisme et votre pessimisme ne vous permettent pas de tirer d'autres conclusions sur la société que celles qui sont impliquées dans les prémisses et les considérations métaphysiques. Pour ma part, je ne crois à aucune doctrine sociale ni à aucune orientation politique, car les impératifs de l'histoire ne peuvent pas entamer ma vision anthropologique, selon laquelle la source de l'inconsistance du monde social et historique se trouve moins dans l'insuffisance des systèmes idéologiques que dans celle, irrémédiable, de l'homme et de la vie. Et puis, du moment que quelqu'un ne croit pas au progrès, n'admet pas de finalité ni de convergence dans le monde historique, je ne vois pas pourquoi il serait préférable pour lui de vivre en notre siècle plutôt qu'il y a quatre mille ans. »

Solitude et destin: Entre le spirituel et le politique, Emil Cioran, 1932.
(Picture: R.A.S., 1984)

La haine contre les jours fériés



« Sous l'Ancien Régime, les lois de l'Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Église pour mieux les soumettre au joug du travail.

La haine contre les jours fériés n'apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape ; il refusa parce que «l'une des hérésies qui courent le jourd'hui, est touchant les fêtes» (lettre du cardinal d'Ossat). Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.

La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n'étaient que des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d'escamoter les jours de fête du populaire. »

Le droit à la paresse, Paul Lafargue, 1880.

Weltangst



« Un présent incertain et un avenir apeurant; le sentiment douloureux des pénibles surprises que peut réserver une direction temporelle imprévisible; l'angoisse provoquée par un monde démoniaque dont les voluptés ne le se sont pas moins; un sentiment du rien qui allie en une perverse satisfaction l'expérience de la vie à celle du néant - voilà autant d'éléments qui confèrent aux jeunes leur cynisme désespéré et leur douloureuse exaltation. Que ces états impressionnants aient leurs origines dans l'absence de perspective matérielle est exact, mais en partie seulement. Si l'on affirmait que cette absence en est la cause exclusive, on négligerait le caractère tragique de la crise qui frappe notre époque et qui touche tout particulièrement les jeunes, on occulterait la tension produite dans les consciences par la faillite de la culture moderne, que nous n'avons certes pas à regretter, mais dont, convenons-en, nous sentons craquer les jointures jusqu'au tréfonds de notre être. »

Solitude et destin: Où vont donc les jeunes?, Emil Cioran, 1932.
(Picture: Loulou, 1980)

Respire, respire, jean-foutre!



« je vous parle pas à lurelure... bateaux-mouche et patati! je les découvre pas! tous les dimanches, dans ma jeunesse, pour ma mine, nous le prenions à Pont-Royal, le ponton le plus proche... cinq sous aller et retour Suresnes... sitôt avril, tous les dimanches!... pluie, pas pluie!... chierie de mômes, à l'air!... tous les mômes des quartiers du centre... j'étais pas le seul "papier mâché"!... et les familles!... la cure!... à la cure, ça s'appelait!... Suresnes et retour!... bol d'air!... plein vent! vingt-cinq centimes!... c'était pas la croisière tranquille... vous entendiez un peu les mères!... "Te fouille pas dans le nez!... Arthur! Arthur!... respire à fond!..." les mômes le coup du grand air les faisait caracoler partout! escalader tout!... des machines aux chiottes! à se fouiller dans le nez, et se tripoter la braguette... ah! et surtout à l'hélice!... au-dessus de ses gros remous... des tourbillons de bulles! vous les trouviez là... quinze... vingt... trente... à s'halluciner... et les mères et les pères avec!... et de ces gifles!... les corrections!... ah! Pierrette!... ah! Léonce!... on se retrouvait!... hurleries!... Larmes!... vlang! vlaac!... à la mornifle et la cure d'air!... pas cinq sous par personne pour rien!... "Tu finiras au bagne, voyou!..." mômes désespoir des familles!... "Respire, respire, jean-foutre!"... beng!... vlang! "je te dis!" l'enfance alors, c'était des gilfes! "Respire donc à fond, petite frappe! vlac! laisse ton nez tranquille, scélérat! tu pues, tu t'es pas torché! cochon!..." les illusions quant aux instincts sont venues aux familles plus tard, bien plus tard, complexes, inhibitions, tcétéra... "tu pues, tu t'es pas torché! te farfouille pas la braguette!" suffisait avant 1900... et tornade de beignes!... bien ponctuantes! c'était tout!... le môme pas giflé tournait forcément repris de justice... frappe horrible!... n'importe quoi!... votre faute qu'il tournait assassin!... Ca faisait des bateaux-mouches bruyants... punitifs, éducatifs! ça respirait dur, claquait tour de bras!... partout!... en avant sur l'ancre... en arrière au-dessus de l'hélice! bang! vlang! "Jeannette!... Léopold!... Denise! t'as encore fait dans ta culotte!" qu'ils s'en souviennent de leur dimanche!... mômes "papier mâché", morveux, désobéissants!... le mal que c'étaient des parents de leur faire profiter du grand air! qu'ils faisaientt exprès de pas respirer!... Pont-Royal-Suresnes et retour! »

D'un château l'autre, Louis-Ferdinand Céline, 1957.
(Illustration: M. Valnay, 1873)

Le chômeur intellectuel



« Aujourd'hui, la vie de l'individu est beaucoup plus compliquée et incertaine qu'auparavant. Le chômeur n'est pas seulement celui qui ne trouve pas d'emploi, mais également celui qui n'est pas sûr du sien. D'un point de vue strictement matériel, ce dernier n'est pas un chômeur à proprement parler, mais, si l'on considère l'incertitude dans laquelle il vit, le supplice que lui infligent des perspectives aléatoires, il est caractéristique et révélateur de la psychologie du chômeur.

Contrairement à l'homme des générations précédentes, l'homme contemporain illustre un style de vie imprégné, dans ses éléments essentiels, de la psychologie du chômeur. Jadis, l'individu était - biologiquement autant que socialement - intégré organiquement dans la vie. Il était en quelque sorte l'homme substantiel, dont la consistance intérieure atteignait à la fixité, l'homme fermé aux voies du devenir comme à celles de la dissolution, l'homme pour lequel le temps n'importait nullement, car on n'imaginait pas qu'il y eût des obstacles à la réalisation de ses possibilités latentes. L'intégration organique conduit à un sentiment intime de l'être, qui n'est autre que la source de l'attitude contemplative. L'individu est en accord avec lui-même.

Il ne connaît le sentiment d'une anarchie personnelle qu'au moment où les chemins de la vie sur lesquels il s'est engagé sont contraires à sa destination originelle, à sa particularité subjective. L'anarchie a pour source le processus de désintégration, qui définit la vie du chômeur. L'homme substantiel demeure dans un seul et même cadre de vie. D'où son homogénéité intérieure. D'où également le fait qu'il est conséquent dans ses gestes et ses attitudes, ce qu'on ne rencontre plus aujourd'hui que chez peu de gens, et pas chez les meilleurs. Être conséquent signifie d'une certaine façon se fermer à la multiplicité des aspects de la vie, leur opposer des réactions identiques. Mais cela signifie autre chose aussi: une pauvreté intérieure. Or, ce qui caractérise le chômeur intellectuel, en tant qu'expression typique de notre époque, c'est la plénitude intérieure résultant des contradictions dans lesquelles il vit. Comme il ne se meut pas dans un seul cadre de vie, comme il est contraint de passer par toutes sortes d'expériences, d'assimiler des contenus de vie sans rapport étroit entre eux, son axe intérieur se déplace sans cesse. N'est-ce pas là la source du déséquilibre? »

Solitude et destin: La psychologie du chômeur intellectuel, Emil Cioran, 1932.
(Picture: A Bell From Hell, 1973)

Pire que l'alcool!...



« cependant j'admets, pire que les timbres, pire que l'alcool, pire que le beurre, pire que la soupe: les cigarettes!... la cigarette gagne sur tout!... partout!... dans les conditions vraiment implacables: la cigarette!... j'ai vu aussi bien à la rifle qu'à l'ambulance de la prison, le dernier suprême souci humain: fumer!... ce qui prouve vous me direz pas le contraire que l'homme est d'abord, avant tout: rêveur!... rêveur-né! povoîte! primum vivere? pas vrai!... primum gamberger! voilà!... le rêve à tout prix!... avant la brife, le pive et l'oigne! pas de question!.... l'homme calanche de bien des trucs, mais sans cigarette il peut pas!... regardez-le au poto ou la guillotine... il pourrait jamais!... faut qu'il fume d'abord!... »

D'un château l'autre, Louis-Ferdinand Céline, 1957.

Panne de sens



« L'abandon de la foi émancipe certes l'homme d'un ramassis de mythes indémontrables, mais il le fait atterrir dans le non sens de sa propre vie. Tant qu'il y a encore des croyances à dénoncer, des croyants à libérer, l'existence a encore un sens, métaphysique. Mais la disparition du dernier groupe solidement organisé de croyants donne le signal du mal-être pour les vainqueurs, qui, libérés de tout, ne peuvent que constater qu'ils ne sont rien, rien qui ait un sens du moins. La mort de l’Église réactive la question de la mort de l'individu.

Au-delà de l'interrogation métaphysique de base, toutes les constructions idéologiques et politiques ayant pour fondement théorique l'inexistence du Ciel sont ébranlées. La disparition du paradis, de l'enfer et du purgatoire dévalorise bizarrement tous les paradis terrestres, qu'ils soient grandioses, de type stalinien, ou d'échelle plus modeste, républicain. Alors commence la quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriés: argent, sexualité, violence - tout ce que la religion contrôlait. »

Après la démocratie, Emmanuel Todd, 2008.
(Picture: Altered States, 1980)