Fluoglacial

La guerre du faux : I. La cité des automates



" Le futur avec sa violence a banalisé les histoires du passé. Disneyland est dans ce sens beaucoup plus astucieuse, car elle veut être pénétrée sans que rien vienne rappeler le futur qui l'entoure. Marin a remarqué que la condition essentielle pour y accéder était d'abandonner sa voiture dans un parking et d'arriver aux abords de la ville du rêve avec les petits trains mis à la disposition du public: laisser sa voiture, pour un Californien, c'est abandonner sa propre nature humaine, pour se livrer à un autre pouvoir et démissionner de sa propre initiative.

"Tomorrow, with its violence, has made the colors fade from the stories of Yesterday. In this respect Disneyland is much shrewder; it must be visited without anything to remind us of the future surrounding it. Marin has observed that, to enter it, the essential condition is to abandon your car in an endless parking lot and reach the boundary of the dream city by special little trains. And for a Californian, leaving his car means leaving his own humanity, consigning himself to another power, abandoning his own will.

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L'ère du vide.



" L'age moderne était hanté par la production et la révolution, l'age post-moderne l'est par l'information et l'expression. On s'exprime, dit-on, dans le travail, par les «contacts», le sport, les loisirs, à telle enseigne qu'il n'est bientôt plus une seule activité qui ne soit affublée du label «culturel». Ce n'est même plus un discours idéologique, c'est une aspiration de masse dont le dernier avatar est l'extraordinaire foisonnement des radios libres. Nous sommes tous des disc-jockeys, des présentateurs et des animateurs: branchez la F.M., vous êtes pris par un flot de musiques, de propos hachés, d'interviews, de confidences, de «prises de parole» culturelles, régionales, locales, de quartier, d'école, de groupes restreints. Démocratisation sans précédent de la parole: chacun est incité à téléphoner au standard, chacun veut dire quelque chose à partir de son expérience intime, chacun peut devenir un speaker et être entendu. Mais il en va ici comme pour les graffiti sur les murs de l'école ou dans les innombrables groupes artistiques: plus ça s'exprime, plus il n'y a rien à dire, plus la subjectivité est sollicitée, plus l'effet est anonyme et vide.

"The modern age was haunted by the production and the revolution, the post-modern age is haunted by the information and the expression. One speaks, it's told, in work, by "contacts", sport, leisure, so much so soon that is no more activity decked out the "cultural" label. It is not even an ideological discourse, it is an aspiration of the mass which the latest incarnation is the extraordinary proliferation of independent radio stations. We are all DJs, presenters and facilitators: plug the FM, you are caught by a flood of music, chopped talking, interviews, confidences, cultural, regional, local, neighborhood, school, small groups speakings. Unprecedented democratization of the speech: everyone is encouraged to call the standard, everyone wants to say something from his intimate experience, each can become a speaker and be heard. But it is the same, as for the graffiti on the walls of the school or in the many artistic groups: the more you speak, the more you've got nothing to say, the more the subjectivity is sought, the more the effect is anonymous and empty.

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Liberté, égalité, choucroute



" J'ai failli écrire de faux Mémoires de Landru. J'avais déjà le titre: La femme au foyer.

La femme veut être l'égale de l'homme, mais comment fera-t-elle pour monter aussi bas ?

Heureusement que Jésus-Christ n'est pas mort dans son lit. Sinon, en Bretagne, il y aurait un sommier en granit à chaque carrefour.

Jésus revient! Que tout le monde fasse semblant d'être occupé!

A la campagne, les paysans pratiquent l'inceste pour ne pas abîmer les animaux.

La Promenade des Anglais à Nice, c'est bien le seul endroit où les chiens glissent sur les crottes de vieux. "

On n'arrête pas la connerie, Jean Yanne, 2010.
(Picture: Le Boucher, 1970)

Ne partez pas en vacances.



" Eh bien, ça y est ! La période la plus bête de l'année vient de commencer. Cette période dite « des vacances », du grec vaos aller et du latin cançus repos.
Aller au repos. Il semble que les citadins n'aient plus que cette idée en tête, dès qu'arrivent les premiers Jours de juillet. Les pauvres gens ! Ils ne savent pas, bien sûr, que cette prétendue détente que l'on trouve sur les plages, au milieu des étendues d'herbe ou au pied des montagnes, n'est qu'un mythe, un mythe qu'il est nécessaire de détruire.

LE SOLEIL EST UNE COCHONNERIE !

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LOUBARDS.


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Snob?



Telle est la force de l'étiquette - celle que nous a donné la naissance, celle que nous infligent les vivants, pas celle que nous souhaitons dans le secret de notre âme. Que les bourgeois aient horreur d'être appelés bourgeois, les aristocrates aristocrates, les facteurs facteurs, les flics flics, les juifs juifs - je l'ai déjà dit et ne veux pas dresser de nouveau une liste trop longue. Toujours est-il qu'un jour, gênés d'être ce que nous sommes, nous brûlons d'être ce que nous ne sommes pas. Et c'est là sans doute la caractéristique la plus frappante du snobisme - s'efforcer par tous les moyens d'échapper à son milieu.

Snobissimo, Pierre Daninos, 1964.

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SCHNOCK #1


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Classe chaude/Classe froide



" En 1979, les classes ouvrières françaises et britanniques présentent dans le domaine psychologique des images inversées. Outre-Manche, le prolétariat est symbole de chaleur humaine et de joie de vivre. Il produit des musiciens, de faibles taux de suicide et d'alcoolisation. En France, les ouvriers d'industrie sont au contraire le remords vivant de la nation. Banlieues sinistres, fort taux de mortalité volontaire et éthylisme. Le verre de rouge remplace la tasse de thé, le PCF, la guitare électrique. Ces exemples opposés de deux classes ouvrières, dont l'une est froide et l'autre chaleureuse, posent à la sociologie d'inspiration marxiste un problème théorique et général. Pourquoi, à l'intérieur du système capitaliste international, peut-on trouver, pour deux niveaux de développement comparables, des ouvriers heureux et malheureux ? Comment la distribution sociale des suicides français peut-elle ressembler plus à celles des suicides hongrois, qu'à celle des suicides britanniques ? La réponse, extérieure au marxisme, est assez simple. La France et la Hongrie bénéficient, ou supportent, la même tradition petite-bourgeoise, compétitive et surexcitée, exerçant la même pression sur leurs deux classes ouvrières.

En France, la petite bourgeoisie dominante a réussi l'acculturation de son prolétariat. La classe majoritaire définit le style culturel et psychologique de l'ensemble de la nation. Elle impose, au-delà de ses propres frontières de classe, une tonalité générale des relations humaines dans tout le pays. Il est possible de soutenir, sans volonté excessive de paradoxe, qu'un processus analogue eut lieu en Angleterre. Mais là, la classe ouvrière l'emportait numériquement. Et ce sont au contraire les classes moyennes qui ont été, dans une certaine mesure, acculturées par leur classe ouvrière. La douceur des relations humaines, la nonchalance économique qui caractérise notre voisine d'Outre-Manche proviennent sans doute d'une nationalisation des vertus ouvrières du XIXe siècle, parfaitement compatibles avec le style de vie aristocratique traditionnel des classes dirigeantes britanniques. L'acceptation par les élites britannique des Beatles, des Rolling Stones et des Who, groupes populaires, est de ce point de vue symbolique. "

Le fou et le prolétaire, Emmanuel Todd, 1979.
(Picture: These Are The Damned, 1963)

La ville verticale



" ...leurs adversaires étaient des gens satisfaits de leur vie dans la tour, des représentants d'une nouvelle race qui ne voyaient aucun inconvénient à vivre dans un paysage anonyme de béton et d'acier, qui ne cillaient pas devant l'invasion de leur vie privée par des officines gouvernementales et des organismes de classement de fiches et d'analyse de données - mieux: qui accueillaient peut-être favorablement ces manipulations invisibles, certains de pouvoir les utiliser à leurs propres fins. Ils étaient les premiers à maîtriser un nouveau mode d'existence du vingtième siècle finissant. L'écoulement rapide des amitiés et connaissances, l'absence de contact réel avec autrui avaient tout pour les satisfaire; l'autonomie de leurs existences était complète puisque n'ayant besoin de rien, ils n'étaient jamais déçus.

D'un autre côté, leurs besoins réels se feraient peut-être sentir par la suite. A mesure que la vie dans l'immeuble deviendrait plus aride et plus dénuée de sentiment, l'éventail de possibilités qu'elle offrait s'élargirait. Grâce à l'efficacité du mode de vie qu'elle engendrait, la tour supportait, si l'on ose dire, l'ensemble de l'édifice social et en assurait à elle seule le fonctionnement. Pour la première fois dans l'histoire, il était inutile de réprimer les comportements asociaux, et les gens se trouvaient libres d'explorer tranquillement leurs déviations et leurs fantasmes.

C'est sur ce terrain que se développeraient les aspects les plus intéressants, et les plus importants, de l'existence des habitants. Bien à l'abri dans la coque de leur immeuble comme les passagers d'un long-courrier branché sur le pilote automatique, ils seraient libres de se conduire comme ils le voudraient, libres d'explorer les recoins les plus sombres qu'ils pourraient découvrir. De bien des manières, la tour représentait l'achèvement de tous les efforts de la civilisation technologique pour rendre possible l'expression d'une psychopatologie vraiment "libérée". "

High rise, James Graham Ballard, 1975.
(Picture: Les Horizons, Rennes)

Gogues au Goulag



" L'imagination des hommes de lettres est bien indigente en regard de la réalité quotidienne, telle que la vivent les indigènes de l'Archipel. Quand ils veulent parler de ce qu'il y a de plus sinistre, de plus critiquable dans les prisons, ils mettent toujours en avant les tinettes. La tinette! Elle est devenue, dans la littérature, le symbole de la prison, le symbole de l'humiliation suprême, de la puanteur. O esprits légers! Croyez-vous vraiment que la tinette soit un mal pour le détenu ? Sachez que c'est l'invention la plus charitable des geôliers. L'horreur, toute l'horreur ne commence qu'à partir du moment où il n'y a pas de tinette dans une cellule.

En 1937, dans plusieurs prisons de Sibérie, IL N'Y AVAIT PAS DE TINETTES: on en manquait! On n'en avait pas fabriqué suffisamment, l'industrie sibérienne n'avait pas pu suivre la cadence, elle n'était pas préparée à cet envahissement des prisons. Pour les cellules nouvellement construites, il ne se trouva donc point de bassines dans les magasins d'État. Quant aux vieilles cellules, elles avaient bien des tinettes, mais si antiques et de si faible contenance qu'il fût jugé plus sage de les enlever. Eu égard audit envahissement, elles n'auraient plus servi de rien. Ainsi, si la prison de Minoussinsk avait été construite - il y avait de cela fort longtemps - pour abriter cinq cents personnes (...) elle en accueillait alors dix mille, ce qui signifie que chaque tinette aurait dû être agrandie... vingt fois! Mais ne le furent point.

Nos plumes russes écrivent à gros traits. Nous avons vécu tant de choses! Rien ou presque n'a encore été décrit ni même cité, mais pour les auteurs occidentaux, avec leur manie d'examiner à la loupe les cellules de l'organisme, d'agiter une fiole d'apothicaire dans le faisceau des projecteurs, ce serait tout une épopée, ce serait dix volumes d'ajoutés à la Recherche du temps perdu. Qu'ils décrivent donc le trouble qui s'empare de l'esprit d'un homme qui vit dans une cellule vingt fois trop remplie, où il n'y a pas de tinette et où l'on vous mène faire vos besoins une fois toutes les vingt-quatre heures! Naturellement, il y a là bien des procédés qu'ils ne connaissent pas. Ils ne s'aviseront pas, par exemple, de pisser dans un capuchon de toile à bâche. Ils ne comprendront absolument pas le conseil de leur voisin: pissez dans une de vos bottes. Et, pourtant, ce conseil est d'une grande sagesse. Suivre ce conseil, cela ne signifie nullement que la botte sera perdue. Ce n'est pas non plus la ravaler à la condition de seau hygiénique! Ce conseil signifie seulement: Otez votre botte, renversez-là, relevez le bord de la tige à l'extérieur et vous obtiendrez ainsi un récipient en forme de gouttière en anneau, le récipient désiré!

En revanche, de quelles méandres psychologiques les auteurs occidentaux n'enrichiraient-ils pas leur littérature (sans le moindre risque de répéter banalement les maîtres illustres), si seulement ils connaissaient les us et les coutumes de la prison de Minoussinsk, toujours elle: on distribue la nourriture dans une écuelle pour quatre, on verse l'eau à boire à raison d'un quart par personne et par jour (il y a des quarts). Voici que l'un des quatre, pressé par un incoercible besoin, utilise l'écuelle commune pour se soulager puis refuse de donner sa provision d'eau pour laver cette écuelle avant le déjeuner. Quel conflit! Quels heurts entre ces quatre caractères! Quelles nuances! "

L'archipel du goulag, Alexandre Soljénitsyne, 1973.
(Picture: Magnitogorsk, URSS)