Fluoglacial - Tendances Négatives

Feu!



" Le monde est laid, il le sera de plus en plus. Les forêts tombent sous la hâche, les villes poussent, engloutissant toute chose, et partout les déserts s'étendent, les déserts sont aussi l'œuvre de l'homme, la mort du sol est l'ombre que les villes jettent à distance, il s'y joint à présent la mort de l'eau, puis ce sera la mort de l'air, mais le quatrième élément le feu, subsistera pour que les autres soient vengés, c'est par le feu que nous mourrons à notre tour. Nous marchons à la mort universelle, et les mieux avertis le savent, ils savent qu'il n'est de remède à ces calamités déchaînées par les oeuvres, ils sont tragiques parmi les frivoles, ils gardent le silence eu milieu des bavards, ils laissent espérer les uns ce que les autres leur promettent, ils ne se mêlent plus d'avertir les premiers ni de confondre les seconds, ils jugent que le monde est digne de périr et que la catastrophe est préférable à cet épanouissement dans l'horreur absolue et la laideur parfaite, qui ne nous seront évitées qu'au prix de la ruine. Que la ruine soit et que la dissolution se parachève! Nous aimons mieux l'irréparable que la survie dans un avortement recommencé. "

Bréviaire du chaos, 1971, Albert Caraco.

Shakespeare never did this !



"en vérité, ça ne bouge nulle part. les évènements de Prague ont refroidi la plupart de ceux qui avaient oublié la Hongrie. et pourtant ils continuent de se traîner dans les parcs avec le Che en effigie et les portraits de Castro pour conjurer le mauvais sort, et ils hurlent OOOOOOMMMMMMMOOOOOMMMMMM, lorsque William Burroughs, Jean Genet et Allen Ginsberg leur en donnent l'ordre. or ces écrivains sont finis, ils ont sombré dans la mollesse, la répétition, la nullité, ce sont désormais des femmelettes - pas des pédérastes des femmelettes-, et si j'étais flic, je prendrais mon pied à écrabouiller leur cervelle faisandée.

d'accord, j'accepte que l'on me pende pour ce blasphème, l'écrivain qui s'affiche dans la rue se fait sucer sa substantifique moelle par les imbéciles. il n'y a qu'une chose qui convienne à l'écrivain: la SOLITUDE devant sa machine à écrire. un écrivain qui descend dans la rue est un écrivain qui ne sait rien de la rue. j'ai fréquenté assez d'usines, de bordels, de prisons, de parcs et d'orateurs publics pour remplir la vie de cent hommes. descendre dans la rue quand on a un NOM, c'est choisir la facilité - ils ont tué Dylan Thomas et Brendan Behan avec leur AMOUR, leur whisky, leur idolâtrie et leurs vagins, et ils en ont presque massacré cinquante autres. QUAND VOUS LÂCHEZ VOTRE MACHINE A ÉCRIRE, VOUS LÂCHEZ VOTRE FUSIL AUTOMATIQUE, ET LES RATS RAPPLIQUENT AUSSITÔT."


Notes of a dirty old man, Charles Bukowski, 1969.

Ni riches Ni pauvres



"Les gens qui choisissent de gagner d'abord de l'argent, ceux qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n'ont pas forcément tort. Ceux qui ne veulent que vivre, et qui appellent vie la liberté la plus grande, la seule poursuite du bonheur, l'exclusif assouvissement de leurs désirs ou de leurs instincts, l'usage immédiat des richesses illimitées du monde, ceux-là seront toujours malheureux.

Il est vrai qu'il existe des individus pour lesquels ce genre de dilemme ne se pose pas, ou se pose à peine, qu'ils soient trop pauvres et n'aient pas encore d'autres exigences que celles de manger un peu mieux, d'être un peu mieux logés, de travailler un peu moins, ou qu'ils soient trop riches, au départ, pour comprendre la portée, ou même la signification d'une telle distinction. Mais de nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont ni riches ni pauvres: ils rêvent de richesse et pourraient s'enrichir: c'est ici que leurs malheurs commencent."


Les choses, Georges Perec, 1965. (Picture: Umberto D., 1952)

Apoliteia



REVOLTE CONTRE REVOLTE

"Ce sont, d'une part, les "rebelles sans bannières", les young angry men, avec leur fureur et leur agressivité contre un monde où ils ont l'impression d'être des étrangers, dont ils ne voient pas le sens, où ils n'aperçoivent aucune valeur qui mérite que l'on se batte ou s'enthousiasme pour elle. Comme nous l'avons dit, c'est là l'aboutissement, dans le monde où Dieu est mort, de ces formes antérieures de révolte au fond desquelles subsistent, malgré tout - comme dans l'anarchisme utopique lui-même - la conviction d'avoir une juste cause à défendre, au prix de n'importe quelle destruction et du sacrifice de sa propre vie - le "nihilisme" impliquant ici la négation des valeurs du monde et de la société contre lesquels il se soulevait, mais non celles qui poussaient à cette révolte. Dans les formes actuelles, il ne reste que la révolte à l'état pur, la révolte irrationnelle, la révolte "sans bannière".

Les teddy boys appartiennent à cette tendance, ainsi que le phénomène analogue des Halbstarken allemands, de la "génération des ruines". On sait que les uns et les autres adoptent une forme de protestation agressive, qui s'exprime aussi par des exploits de vandales et de hors-la-loi, exaltés comme des "actes purs", comme un froid témoignage de leur différence de nature. Dans les pays slaves, ce sont les houligans. Plus significative encore est la contre-partie américaine, représentée par les hipsters et la beat generation. Il s'agit également ici, plutôt que d'attitudes intellectuelles, de positions existentielles vécues par des jeunes, positions dont un certain genre de romans ne donne que le reflet: formes plus froides, plus décharnées, plus corrosives que celles de l'équivalent britannique, dans leur opposition à tout ce qui est pseudo-ordre, rationalité, cohérence - à tout ce qui est square, qui semble "carré", solide, justifié, sûr: "colère destructive sans voix" - comme a dit quelqu'un mépris pour "l'engeance incompréhensible qui réussit à se passionner sérieusement pour une femme, un travail, une maison" (Norman Phodoretz)

L'absurdité de ce qui est considéré comme normal, "la folie organisée du monde normal", paraissent aux hipsters particulièrement évidentes dans le climat de l'industrialisation et l'ambiance d'activisme insensé qui règne malgré toutes les conquêtes de la science. Refus de s'identifier au milieu, refus absolu de collaborer, d'avoir une place définie dans la société, tels sont les mots d'ordre de ces milieux qui, d'ailleurs, ne comprennent pas exclusivement des jeunes, mais rassemblent des éléments venus non seulement des bas-fonds, des couches sociales les plus touchées, mais de toutes les classes, parfois même les plus riches."

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Sous-Classe



"Un lent travail de sujétion, de persécution et de décervelage oeuvrant comme une centrifugeuse; ce qui fait qu'aujourd'hui ne reste plus en place - outre les kapos - que les collabos, les soumis et les cons, pour un niveau intellectuel et critique fatalement terriblement bas.

Ainsi est-on passé, à l'intérieur même du réseau médiatique, de déchus cultivés un brin talentueux sur le modèle de Dominique Jamet - à de purs tapins abrutis et incultes, genre chroniqueurs à Canal+; de "la trahison des clercs", que déplorait déjà Julien Benda, mais formés à la pensée critique, à l'"abrutissement" des clercs formatés à la chaîne, avec Normale Sup remplacé par Sciences Po, le discours habile de la "deuxième gauche" par la grosse ficelle de la "menace terroriste" et la démocratie américaine comme horizon indépassable de notre temps.

Une baisse générale du niveau, d'André Gide à Ariel Wizman, obligeant bientôt le système à compenser la disparition du "maître à penser" qui, de Voltaire à Sartre, avait guidé l'Occident durant deux siècles par un transfert du fond manquant vers la forme; du sens vers le "spectacle". D'où l'importance croissante - notamment à partir du Libération deuxième époque (13 mai 1981) tout entier dans sa maquette - du support et du visuel; le style Libé (jeu de mots systématique) ou l'esprit Canal (gaudriole et dérision jeuniste) remplaçant dorénavant le penseur et sa "vision du monde".

Le souci étant dorénavant - le médium devenant le message, selon la célèbre formule de Marshall McLuhan - de maintenir suffisamment de différence de style malgré un fond idéologique unanimement libéral: entre le Figaro et Libé, le PS et l'UMP, comme on est dans la mode plutôt jupe ou pantalon, afin d'éviter le danger d'une trop visible démocratie à parti unique, fondée sur la dictature du Marché et du politiquement correct..."


Comprendre l'empire, Alain Soral, 2011.

Reflections on Hipsterism



"C'est sur cette triste scène qu'un phénomène est apparu: l'existentialiste américain-le hipster, l'homme qui sait que si notre condition collective est de vivre sous la menace de mort instantanée par la guerre atomique, la mort rapide, par l'État comme l'univers concentrationnaire, ou selon une mort lente par la conformité, étouffant tous les instincts créatifs et rebelles [...], si le destin de l'homme du XXe siècle est de vivre avec la mort de l'adolescence à la sénescence prématurée, alors pourquoi la seule réponse que donne la vie, c'est d'accepter les termes de la mort, de vivre avec la mort comme danger immédiat, de divorcer de la société, d'exister sans racines, de s'installer vers ce voyage inconnu dans les impératifs rebelles du soi.

En bref, que la vie soit criminelle ou non, la décision est d'encourager le psychopathe en soi, d'explorer ce domaine d'expérience où la sécurité est l'ennui et donc la maladie, où l'on existe dans le présent, dans cet énorme présent qui est sans passé ou futur, souvenir ou intention prévue, la vie qu'un homme doit mener jusqu'à ce qu'il soit battu, où il doit jouer avec ses énergies à travers toutes ces crises, petites ou grandes, de courage et de situations imprévues qui assaillent son époque, où il doit faire avec ou être condamné à l'immobilité.

L'essence non déclarée du Hip, son éclat psychopathe, tremble en sachant que de nouveaux types de victoires augmentent son pouvoir pour de nouveaux types de perception; et de défaites, le mauvais type de défaites, qui attaque le corps et emprisonne son énergie jusqu'à ce qu'il soit enfermé dans la prison des habitudes des autres, des défaites des autres, leur ennui, leur désespoir tranquille, et en sourdine, leur rage glacée d'auto-destruction. On est Hip ou on est Square (l'alternative que commence à ressentir chaque nouvelle génération se familiarisant avec la vie américaine), on est un rebelle ou on se conforme, on est un pionnier dans le Far West de la vie nocturne américaine, ou au contraire un Square cell, emprisonné dans les tissus totalitaires de la société américaine, condamné bon gré mal gré à se conformer si l'on veut réussir."


The white negro, Norman Mailer, 1957.

[Texte intégral]

L'amour est un chien de l'enfer



Le Prince de ce monde tient les fils, le fil de la terreur est rouge et celui du mensonge, noir, le fil de l'amour est doré, mais les trois aboutissent à la main d'où part aussi le fil de l'espérance, du bleu le plus céleste. Ces fils d'ailleurs tendent à s'emmêler et trop de belles âmes un peu simples se laissent attraper à ce jeu réglément perdu d'avance. On a glorifié l'amour dans un but très intéressé, l'on entend bien lequel et le chef nègre le révèle apparemment, qui déclarait: "A chaque chien son os, à chaque homme une femme et c'est la paix dans le village."

Un homme méprisant l'amour nourrit souvent des projets vastes, à moins que ce ne soient des intentions meurtrières, le mariage est une école de servilité, l'homme embarrassé d"une femme et de plusieurs enfants est tout à fait capable de marcher à quatre pattes et de lécher les mains du Prince. L'amour remplace les idées, les objets et les droits, le Prince de ce monde estime fort l'amour et recommandera l'amour à ses victimes: les bêtes qui s'accouplent ne songent pas à se défendre et seront la proie du chasseur, le désir les aveugle avant que le chasseur les tue, la mort suivant l'amour et les ténèbres éternelles, le crépuscule de l'intelligence.

On voulait parler de l'amour et l'on se heurte à la nécessité, l'amour n'en semble que le truchement et qui nous y ramène, l'amour ne nous met au-dessus des lois fondamentales, il nous rengage en la soumission parfaite à l'ordre le plus imparfait. L'amour est un sentiment public, les amoureux ne sont pas seuls, on le leur fait accroire et l'illusion de leur solitude - tout comme celle de leur nudité - repose en l'arsenal du Prince de ce monde, le Prince rit de leur vertige, il tient la femme par l'enfant et l'homme par la femme.


La luxure et la mort, Albert Caraco, 1968.
(Illustration: Niklaus Manuel Deutsch, 1517)

Au Milieu des Ruines



CULTURE DANGER

La "culture" au sens moderne ne cesse d'être un danger que lorsque celui qui s'en sert possède déjà une vision du monde. Ce n'est que dans ce cas qu'il pourra être actif, précisément parce qu'il dispose déjà d'une configuration intérieure qui lui sert de guide sûr pour discerner - comme dans tous les processus différenciés d'assimilation organique - ce qui peut être assimilé et ce qui, au contraire, doit être rejeté.

Ces évidences ont été systématiquement méconnu par la pensée libérale et individualiste. Une des pires conséquences de la "libre culture" mise à la portée de tous et soutenue par cette pensée est que des esprits incapables de discriminer selon un jugement droit, des esprits qui n'ont pas encore une forme propre, une "vision du monde", se trouvent sur le plan spirituel, fondamentalement désarmés, face à des influences de tous genres. Cette inquiétante situation délétère, qualifiée de conquête et de progrès, résulte d'un postulat diamétralement faux: on estime qu'à la différence de celui qui vivait aux époques dites "obscurantistes", l'homme moderne, est spirituellement adulte, donc capable de juger et d'agir par lui-même. (C'est sur la même prémisse que se fonde la polémique de la "démocratie" moderne contre tout principe d'autorité). C'est là infatuation pure: jamais il n'y a eu, autant qu'aujourd'hui d'individus amorphes, ouverts à toutes les suggestions et à toutes les intoxications idéologiques, au point qu'ils deviennent les succubes, souvent sans s'en douter le moins du monde, des courants psychiques engendrés par l'ambiance intellectuelle, politique et sociale dans laquelle nous vivons. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus.

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Pessimistes ?



"Le mot de pessimisme n'a pas plus de sens à mes yeux que le mot d'optimisme, qu'on lui oppose généralement. [...] Le pessimiste et l'optimiste s'accordent à ne pas voir les choses telles qu'elles sont. L'optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste un imbécile malheureux. [...] Je sais bien qu'il y a parmi vous des gens de très bonne foi, qui confondent l'espoir et l'optimisme. L'optimisme est un ersatz de l'espérance, dont la propagande officielle se réserve le monopole. Il approuve tout, il subit tout, il croit tout, c'est par excellence la vertu du contribuable. Lorsque le fisc l'a dépouillé même de sa chemise, le contribuable optimiste s'abonne à une revue nudiste et déclare qu'il se promène ainsi par hygiène, qu'il ne s'est jamais mieux porté.

Neuf fois sur dix, l'optimisme est une forme sournoise de l'égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d'autrui. Au bout du compte, sa vraie formule serait plutôt ce fameux "après moi le déluge", dont on veut, bien à tort, que le roi Louis XV ait été l'auteur... L'optimisme est un ersatz de l'espérance, qu'on peut rencontrer facilement partout, et même, tenez par exemple, au fond de la bouteille. Mais l'espérance se conquiert. On ne va jusqu'à l'espérance qu'à travers la vérité, au prix de grands efforts et d'une longue patience. Pour rencontrer l'espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu'au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore."


La liberté, pour quoi faire?, Georges Bernanos, 1953.
(Picture: 12 Angry Men, 1957)

Les 16 questionnements.



1° Que vaut la théorie qui veut qu'Ève soit sortie, non pas de la côte d'Adam, mais d'une tumeur au gras de la jambe (cul?) ?
2° Le serpent rampait-il ou, comme l'affirme Comestor, marchait-il debout?
3° Marie conçut-elle par l'oreille, comme le veulent saint Augustin et Adobard?
4° L'antéchrist combien de temps va-t-il nous faire poireauter encore?
5° Cela a-t-il vraiment de l'importance de quelle main on s'absterge le podex?
6° Que penser du serment des Irlandais proféré la main droite sur les reliques des saints et la main gauche sur le membre viril?
7° La nature observe-t-elle le sabbat?
8° Serait-il exact que les diables ne souffrent point des tourments infernaux?
9° Théologie algébrique de Craig. Qu'en penser?
10° Serait-il exact que saint Roch enfant ne voulait téter ni les mercredis ni les vendredis?
11° Que penser de l'excommunication de la vermine au seizième siècle?
12° Faut-il approuver le cordonnier italien Lovat qui s'étant châtré, se crucifia?
13° Que foutait Dieu avant la création?
14° La vision béatifique ne serait-elle pas une source d'ennui, à la longue?
15° Serait-il exact que le supplice de Judas est suspendu le samedi?
16° Si l'on disait la messe des morts pour les vivants ?

Molloy, Samuel Beckett, 1951.
(Picture: A Prayer For The Dying, 1987)