Fluoglacial - Tendances Négatives

Ni Héroïsme, Ni Noblesse

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La civilisation n'a pas le moindre besoin de noblesse ou d'héroïsme. Ces choses-là sont des symptômes d'incapacité politique. Dans une société convenablement organisée comme la nôtre, personne n'a l'occasion d'être noble ou héroïque. Il faut que les conditions deviennent foncièrement instables avant qu'une telle occasion puisse se présenter. Là où il y a des guerres, là où il y a des tentations auxquelles on doit résister, des objets d'amour pour lesquels il faut combattre ou qu'il faut défendre, là, manifestement, la noblesse et l'héroïsme ont un sens. Mais il n'y a pas de guerres, de nos jours. On prend le plus grand soin de vous empêcher d'aimer exagérément qui que ce soit. Il n'y a rien qui ressemble à un serment de fidélité multiple; vous êtes conditionné de telle sorte que vous ne pouvez vous empêcher de faire ce que vous avez à faire.

Et ce que vous avez à faire est, dans l'ensemble, si agréable, on laisse leur libre jeu à un si grand nombre de vos impulsions naturelles, qu'il n'y a véritablement pas de tentations auxquelles il faille résister. Et si jamais, par quelque malchance, il se produisait d'une façon ou d'une autre quelque chose de désagréable, eh bien, il y a toujours le soma qui vous permet de prendre un congé, de vous évader de la réalité. Et il y a toujours le soma pour calmer votre colère, pour vous réconcilier avec vos ennemis, pour vous rendre patient et vous aider à supporter les ennuis. Autrefois, on ne pouvait accomplir ces choses-là qu'en faisant un gros effort et après des années d'entraînement moral pénible. A présent, on avale deux ou trois comprimés d'un demi-gramme, et voilà. Tout le monde peut être vertueux, à présent. On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité. Le christianisme sans larmes, voilà ce qu'est le soma.

Brave New World, Aldous Huxley, 1932.

SNATCH: Le charlatanisme culturel



Le sommaire de ce nouveau magazine Snatch m'avait alléché. Ça faisait un bail que je n'avais pas acheté de papier glacé, et bien ça m'apprendra. Je passe les premières pages actu/buzz/like/dislike qui n'intéressent personne pour foncer vers le racolage actif. Ça va enchainer dur, tenez vous bien. Christina Aguilera VS. Lady Gaga + L'Air du Front (National), j'aimerais d'ailleurs comprendre pourquoi tous les hipsters se sentent obligés de parler fun du FN depuis que Le Pen a pris sa retraite, ça ramène des points crédibilité ou quoi ? Ensuite, l'article inévitable sur Romain Gavras et son clip de M.I.A. (il prépare d'ailleurs un long-métrage métaphorique sur la persécution des roux, ça ne finira jamais...). Puis, un point sur la tendance vulgaire des statuts Facebook et Twitter, important de le signaler en effet. Rapport champagne du Printemps de Bourges et fantasme de Cyberguerre précèdent un paragraphe risible sur Clint Eastwood (dont le nom est quand même au sommaire de la une).



Le gros du mag est un entretien avec Kim Chapiron qui parle de son nouveau film Dog Pound, un SCUM à l'américaine. Un peu plus de consistance (la plupart des rédacteurs, au combien nombreux, semblent étudier à Sciences-Po...) dans la seconde partie (qui relève moins de la transposition d'Internet sur papier que le reste). L'autre face du rap avec Alkpote, Alpha 5.20, Seth Gueko qui en lâche des bonnes comme d'hab (c'est pas ma bite qui est dans mon cerveau mais mon cerveau qui est dans ma bite...), Roi Heenok et double-page avec Morsay pour finir. Voilà. Ensuite ça va aller vite, Jamie Lidell on s'en tape, CocoRosie on s'en tape, le film sur The Doors on s'en tape. La tecktonik est-elle morte ? C'est vrai ça. C'est amusant comme des freluquets de 20-25 ans parlent des années 2005-2006 comme de l'avant guerre. "Des reliquats d'une autre époque". Et my balls on your commode ? Bref, vous verrez combien Treaxy possède de chaussures et comment les choses se passent aux Vertifight.



Je crois qu'on atteint le sommet de médiocrité avec cette chose: Une journée sous le Niqab de la rue au sex-shop. L'apothéose. Volez le mag dans votre kiosque pour mieux comprendre. L'interview société met Robert Super Hue à l'honneur. Je suis communiste. Mais je suis communiste autrement. Ben tiens. Parfaite transition pour l'autre dossier: Plongée en territoire skinhead. On y apprend que les skins sont des mods et que Evil Skinner était un fameux groupuscule de la capitale. Coup de langue furtif de Vincent ex-JNR et focus sur Shadow et les Black Dragons (tu sais même pas sur quoi tu frappes mais t'es content quand t'as tapé. [...] Et puis un jour tu réalises pourquoi tu le fais. Contre l'injustice, contre le racisme.) pour terminer de toute beauté avec l'interview de Daphnée, skingirl, dont le féminisme se traduit par la baston contre les mâles et sa skinitude à son polo Fred Perry et sa coupe 3mm, pour pas qu'on lui reproche de ne pas assumer son trip. Bon, ce dossier aurait pu être pire, relativisons.



Ça parle de Boogie ensuite, le photographe serbe de la dépravation. Ça me fait penser que son "It's all good" n'est toujours pas dans mes mains. Rokhaya Diallo, la militante qui refuse le "black" enchaine, en fantasmant sur le système américain qui persécute les médias intolérants... On termine comme on a commencé, par des articles bidons Humeurs & opinions (où l'on apprend que t'as plus de chance de séduire avec un Iphone), les essentiels shooting et revue de mode suivis d'une deuxième revue de mode sur les acteurs de la nuit parisienne, c'est pas jo-jo, des pages art moderne, des chroniques de films que l'on ne téléchargera même pas, et de disques hyper soft pour écouter en chaussures bateaux et pantalon 8/10. Je passe l'éponge sur Disiz La Peste qui se met à l'electro-rock et sur l'incorrigible Woody Allen pour conclure une fois de plus avec une sentence de Huysmans :

Le dilettante n'a pas de tempérament personnel, puisqu'il n'exècre rien et qu'il aime tout; or, quiconque n'a pas de tempérament personnel n'a pas de talent.

La Crise du Monde Moderne, René Guénon, 1927.



L'AGE SOMBRE - KALI-YUGA

Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne : ce mot est celui d' « humanisme ». Il s'agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d'ordre supérieur, et, pourrait on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre; les Grecs, dont on prétendait suivre l'exemple, n'avaient jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations utilitaires n'étaient elles jamais passées chez eux au premier plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes.

L' «humanisme», c'était déjà une première forme de ce qui est devenu le « laïcisme » contemporain ; et, en voulant tout ramener à la mesure de l'homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d'étape en étape, au niveau de ce qu'il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu'elle n'en peut satisfaire.





LA MULTIPLICITÉ

C'est bien là, en effet, le caractère le plus visible de l'époque moderne : besoin d'agitation incessante, de changement continuel, de vitesse sans cesse croissante comme celle avec laquelle se déroulent les événements eux-mêmes. C'est la dispersion dans la multiplicité, et dans une multiplicité qui n'est plus unifiée par la conscience d'aucun principe supérieur; c'est, dans la vie courante comme dans les conceptions scientifiques, l'analyse poussée à l'extrême, le morcellement indéfini, une véritable désagrégation de l'activité humaine dans tous les ordres où elle peut encore s'exercer; et de là l'inaptitude à la synthèse, l'impossibilité de toute concentration, si frappante aux yeux des Orientaux.




L'INDIVIDUALISME

Ce qui ne s'était jamais vu jusqu'ici, c'est une civilisation édifiée tout entière sur quelque chose de purement négatif, sur ce qu'on pourrait appeler une absence de principe; c'est là, précisément, ce qui donne au monde moderne son caractère anormal, ce qui en fait une sorte de monstruosité, explicable seulement si on le considère comme correspondant à la fin d'une période cyclique, suivant ce que nous avons expliqué tout d'abord. C'est donc bien l'individualisme, tel que nous venons de le définir, qui est la cause déterminante de la déchéance actuelle de l'Occident, par là même qu'il est en quelque sorte le moteur du développement exclusif des possibilités les plus inférieures de l'humanité, de celles dont l'expansion n'exige l'intervention d'aucun élément supra-humain, et qui même ne peuvent se déployer complètement qu'en l'absence d'un tel élément, parce qu’elles sont à l'extrême opposé de toute spiritualité et de toute intellectualité vraie.



L'état d'esprit auquel nous faisons allusion est, tout d'abord, celui qui consiste, ; si l'on peut dire, à « minimiser » la religion, à en faire quelque chose que l'on met à part, à quoi on se contente d'assigner une place bien délimitée et aussi étroite que possible, quelque chose qui n'a aucune influence réelle sur le reste de l'existence, qui en est isolé par une sorte de cloison étanche ; est il aujourd'hui beaucoup de catholiques qui aient, dans la vie courante, des façons de penser et d'agir sensiblement différentes de celles de leurs contemporains les plus « areligieux » ? C'est aussi l'ignorance à peu près complète au point de vue doctrinal, l'indifférence même à l'égard de tout ce qui s'y rapporte ; la religion, pour beaucoup, est simplement une affaire de « pratique », d'habitude, pour ne pas dire de routine, et l'on s'abstient soigneusement de chercher à y comprendre quoi que ce soit, on en arrive même à penser qu'il est inutile de comprendre, ou peut-être qu'il n'y a rien à comprendre ; du reste, si l'on comprenait vraiment la religion, pourrait on lui faire une place aussi médiocre parmi ses préoccupations ?





LE CHAOS SOCIAL

Rien ni personne n'est plus à la place où il devrait être normalement; les hommes ne reconnaissent plus aucune autorité effective dans l'ordre spirituel, aucun pouvoir légitime dans l'ordre temporel ; les "profanes" se permettent de discuter des choses sacrées, d'en contester le caractère et jusqu'à l'existence même ; c'est l'inférieur qui juge le supérieur, l'ignorance qui impose des bornes à la sagesse, l'erreur qui prend le pas sur la vérité, l'humain qui se substitue au divin, la terre qui l'emporte sur le ciel, l'individu qui se fait la mesure de toutes choses et prétend dicter à l'univers des lois tirées tout entières de sa propre raison relative et faillible. « Malheur à vous, guides aveugles », est-il dit dans l'Évangile ; aujourd'hui, on ne voit en effet partout que des aveugles qui conduisent d'autres aveugles, et qui, s'ils ne sont arrêtés à temps, les mèneront fatalement à l'abîme où ils périront avec eux.




UNE CIVILISATION MATÉRIELLE

Pour les modernes, rien ne semble exister en dehors de ce qui peut se voir et se toucher, ou du moins, même s'ils admettent théoriquement qu'il peut exister quelque chose d'autre, ils s'empressent de le déclarer, non seulement inconnu, mais « inconnaissable », ce qui les dispense de s'en occuper. S'il en est pourtant qui cherchent à se faire quelque idée d'un « autre monde », comme ils ne font pour cela appel qu'à l'imagination, ils se le représentent sur le modèle du monde terrestre et y transportent toutes les conditions d'existence qui sont propres à celui-ci, y compris l'espace et le temps, voire même une sorte de « corporéité » [...]




Cet utilitarisme presque instinctif est d'ailleurs inséparable de la tendance matérialiste, le « bon sens » consiste à ne pas dépasser l'horizon terrestre, aussi bien qu'à ne pas s'occuper de tout ce qui n'a pas d'intérêt pratique immédiat; c'est pour lui surtout que le monde sensible seul est « réel », et qu'il n'y a pas de connaissance qui ne vienne des sens; pour lui aussi, cette connaissance restreinte ne vaut que dans la mesure où elle permet de donner satisfaction à des besoins matériels, et parfois à un certain sentimentalisme, car, il faut le dire nettement au risque de choquer le « moralisme » contemporain, le sentiment est en réalité tout près de la matière.





LES HOMMES-MACHINES

Dans ces conditions, l'industrie n'est plus seulement une application de la science, application dont celle-ci devrait, en elle-même, être totalement indépendante ; elle en devient comme la raison d'être et la justification, de sorte que, ici encore, les rapports normaux se trouvent renversés. Ce à quoi le monde moderne a appliqué toutes ses forces, même quand il a prétendu faire de la science à sa façon, ce n'est en réalité rien d'autre que le développement de l'industrie et du « machinisme » ; et, en voulant ainsi dominer la matière et la ployer à leur usage, les hommes n'ont réussi qu'à s'en faire les esclaves, comme nous le disions au début : non seulement ils ont borné leurs ambitions intellectuelles, s'il est encore permis de se servir de ce mot en pareil cas, à inventer et à construire des machines, mais ils ont fini par devenir véritablement machines eux-mêmes.




L'ANIMAL HUMAIN

Car c'est ainsi : l'Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre; comme la quantité seule compte, et comme ce qui ne tombe pas sous les sens est d'ailleurs tenu pour inexistant, il est admis que celui qui ne s'agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu'un « paresseux » ; sans même parler à cet égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n'y a qu'à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans des milieux soi-disant religieux.

Dans un tel monde, il n'y a plus aucune place pour l'intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent; il n'y a de place que pour l'action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification. Aussi ne faut-il pas s'étonner que la manie anglo-saxonne du « sport » gagne chaque jour du terrain. L'idéal de ce monde, c'est l' « animal humain » qui a développé au maximum sa force musculaire; ses héros, ce sont les athlètes, fussent-ils des brutes ; ce sont ceux-là qui suscitent l'enthousiasme populaire, c'est pour leurs exploits que les foules se passionnent; un monde où l'on voit de telles choses est vraiment tombé bien bas et semble bien près de sa fin.





LE BONHEUR ?

Cependant, plaçons-nous pour un instant au point de vue de ceux qui mettent leur idéal dans le « bien-être » matériel, et qui, à ce titre, se réjouissent de toutes les améliorations apportées à l'existence par le « progrès » moderne ; sont-ils bien sûrs de n'être pas dupes ? Est-il vrai que les hommes soient plus heureux aujourd'hui qu'autrefois, parce qu'ils disposent de moyens de communication plus rapides ou d'autres choses de ce genre, parce qu'ils ont une vie plus agitée et plus compliquée ? Il nous semble que c'est tout le contraire, le déséquilibre ne peut être la condition d'un véritable bonheur ; d'ailleurs, plus un homme a de besoins, plus il risque de manquer de quelque chose, et par conséquent d'être malheureux; la civilisation moderne vise à multiplier les besoins artificiels, et, comme nous le disions déjà plus haut, elle créera toujours plus de besoins qu'elle n'en pourra satisfaire, car, une fois qu'on s'est engagé dans cette voie, il est bien difficile de s'y arrêter, et il n'y a même aucune raison de s'arrêter à un point déterminé.



Les hommes ne pouvaient éprouver aucune souffrance d'être privés de choses qui n'existaient pas et auxquelles ils n'avaient jamais songé; maintenant, au contraire, ils souffrent forcément si ces choses leur font défaut, puisqu'ils se sont habitués à les regarder comme nécessaires, et que, en fait, elles leur sont vraiment devenues nécessaires. Aussi s'efforcent-ils, par tous les moyens, d'acquérir ce qui peut leur procurer toutes les satisfactions matérielles, les seules qu'ils soient capables d'apprécier : il ne s'agit que de « gagner de l'argent », parce que c'est là ce qui permet d'obtenir ces choses, et plus on en a, plus on veut en avoir encore, parce qu'on se découvre sans cesse des besoins nouveaux; et cette passion devient l'unique but de toute la vie.





L'ENVAHISSEMENT OCCIDENTAL

Il est vrai que, quand certaines passions s'en mêlent, les mêmes choses peuvent, suivant les circonstances, se trouver appréciées de façons fort diverses, voire même toutes contraires : ainsi, quand la résistance à une invasion étrangère est le fait d'un peuple occidental, elle s'appelle « patriotisme » et est digne de tous les éloges ; quand elle est le fait d'un peuple oriental, elle s'appelle « fanatisme » ou « xénophobie » et ne mérite plus que la haine ou le mépris. D'ailleurs, n'est ce pas au nom du « Droit », de la « Liberté », de la « justice » et de la « Civilisation » que les Européens prétendent imposer partout leur domination, et interdire à tout homme de vivre et de penser autrement qu'eux-mêmes ne vivent et ne pensent ?





On conviendra que le « moralisme » est vraiment une chose admirable, à moins qu'on ne préfère conclure tout simplement, comme nous-même, que, sauf des exceptions d'autant plus honorables qu'elles sont plus rares, il n'y a plus guère en Occident que deux sortes de gens, assez peu intéressantes l'une et l'autre : les naïfs qui se laissent prendre à ces grands mots et qui croient à leur « mission civilisatrice », inconscients qu'ils sont de la barbarie matérialiste dans laquelle ils sont plongés, et les habiles qui exploitent cet état d'esprit pour la satisfaction de leurs instincts de violence et de cupidité. [...] En tout cas, ce qu'il y a de certain, c'est que les Orientaux ne menacent personne et ne songent guère à envahir l'Occident d'une façon ou d'une autre ; ils ont, pour le moment, bien assez à faire de se défendre contre l'oppression européenne, qui risque de les atteindre jusque dans leur esprit-, et il est au moins curieux de voir les agresseurs se poser en victimes.



(Les photos proviennent de ON THE SILVER GLOBE d'Andrzej Zulawski, le film le plus mystique du monde. Réalisé en 1977 et sorti en 1988 pour cause de Pologne totalitaire, des cosmonautes quittent la Terre vers un ailleurs afin de créer une nouvelle civilisation)

Sois médiocre et tais-toi !

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Aujourd'hui le tiers état, tout entier, ne désire plus, et avec raison, qu'expulser en paix et à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. [...] - Or vous arrivez, vous, prétendant lui faire ingurgiter des bonbonnes d'aloès liquide dans des coquemards d'or ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas à ce qu'on lui purge, de force, l'intellect! Et il me reviendra, tout de suite, à moi, préférant, après tout, reboire mon gros vin frelaté dans mon vieux gobelet sale, vu l'habitude, cette seconde nature.

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Croule donc, société! Meurs donc, vieux monde!

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Son mépris de l’humanité s’accrut ; il comprit enfin que le monde est, en majeure partie, composé de sacripants et d’imbéciles. Décidément, il n’avait aucun espoir de découvrir chez autrui les mêmes aspirations et les mêmes haines, aucun espoir de s’accoupler avec une intelligence qui se complût, ainsi que la sienne, dans une studieuse décrépitude, aucun espoir d’adjoindre un esprit pointu et chantourné tel que le sien, à celui d’un écrivain ou d’un lettré.

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La Peinture et Le Mal, Jacques Henric, 1983.


[Les Damnés, Luca Signorelli, 1499-1502]

LE PEINTRE

...découvrant, au fur et à mesure qu'il arrache sur sa toile la peau du monde et la sienne propre, que le monde n'est qu'un immense malentendu, que donner la vie c'est apporter la mort, alimenter l'interminable boucherie qu'on appelle l'existence, que toute naissance tient du crime. Que morales, idéologies, cultures, religions, politiques, c'est à dire les multiples tartines du Bien, sont désormais prises sous le feu dissolvant du pinceau.

Travail de chirurgien, voire d'équarrisseur comme le suggère d'emblée Rembrandt par le thème de ses tableaux : boeuf écorché, dissection de cadavres... Géricault, on le sait, pour peindre d'après modèles son Radeau, entassera dans son atelier des bras, des jambes, des pieds, des mains, des sexes humains récupérés dans des hôpitaux et qui dégageront une odeur de charogne insoutenable. Vinci travaille devant des corps ouverts, sanguinolents ; Goya assiste aux pendaisons, aux empalements, aux tronçonnages... Pour réaliser un beau dessin, Signorelli n'en perd pas une bouchée de son enfant mort, le Rosso non plus... Quant à Toulouse-Lautrec, avant de peindre, pour se mettre en forme, il fait son habituelle balade dans les salles d'opération des hôpitaux...




[La chute des anges rebelles, Pieter Bruegel, 1562]

LE MUSÉE

Quant à la poubelle de l'Histoire, et notamment de l'histoire de l'art, s'il en faut une absolument, en voilà une toute trouvée : le musée. [...] Faut-il s'en plaindre ? Autant que l'argent, le musée est la vérité de la peinture. [...] Bataille, après avoir rapproché guillotine et musée, compare ce dernier au poumon d'une grande ville où la foule affluerait et ressortirait purifiée et fraîche comme le sang. Un poumon, un foie, un rein, enfin un filtre! un lieu de transformation, de mutation des substances, de vidange, une sorte de chic w.-c. Cela devrait impliquer une pratique nouvelle, non normalisée, du musée.

Par exemple, considérer non seulement la salle mais les tableaux comme des "contenants", surtout pas des idoles devant lesquelles se prosterner mais des "surfaces mortes", et ainsi ce serait dans la foule que se produiraient "les éclats, les jeux, les ruissellement de lumière". Le musée selon Bataille ? "Un miroir colossal dans lequel l'homme se contemple sous toutes les faces, se trouve littéralement admirable et s'abandonne à l'extase."

Voilà ce que c'est, naïve poulaille, d'avoir pris le musée pour une église alors qu'il fallait s'en servir comme d'un chiotte ou, suivant en cela la suggestion de Saint Ambroise, en faire un immense bordel.




[Fille agenouillée aux coudes nus, Egon Schiele, 1917]

LE SEXE

Le sexe, "cet idiot à couronne de paille"... Bêtise crasse des psy, des pédagos et des curés du progrès! Paraîtrait, selon eux, que ça n'est pas vrai que la masturbation rende gaga, que ça serait une idée obscurantiste, rétrograde que de le soutenir. Qu'au contraire le sexe c'est bien, c'est bon, ça libère, ça épanouit... Pauvres pommes! Bien sûr que l'interminable branlette devant les mamelles de l'Immuable ça rend con avant de rendre salement méchant! Bien sûr que c'est de ce tissu de débilité que nos vie set nos rêves sont faits, que c'est dans cette layette et sur ce bavoir que le prématuré humain n'arrête pas de crachouiller ses minces filets de semence!

Enfin, mesdames, messieurs les psy, pédagos, les curés de progrès, vous êtes-vous déjà, une fois au moins, regardés dans une glace quand vous vous polissez le chinois ou vous enfilez un carafon entre les cuisses ? Cette gueule de traviole, cet œil vide, hagard, cette bouche ouverte prête à happer on ne sait quelle menue mouche ou ver accroché à son hameçon... Non, jamais? Alors dépêchez-vous de faire connaissance avec la peinture d'Egon Schiele.




[Hora de Todos, André Masson, 1937]

MARCEL

"Je crois beaucoup à l'érotisme parce que c'est une chose assez générale dans le monde, confiait Duchamp à Pierre Cabanne, une chose que les gens comprennent... c'est vraiment le moyen d'essayer de mettre à jour des choses qui sont constamment cachées - et qui ne sont pas forcément de l'érotisme - à cause de la religion catholique, à cause des règles sociales."

On a là un échantillon de la débile pensée de l'après-Mai 68: les flux désirants, la libération sexuelle et autres fadaises sur la méchante Église et l'affreux pape qui ne considèrent pas que c'est un urgent devoir pour eux de donner leur bénédiction à ceux qui se shootent ou à celles qui avortent... Se débarasser de l'interdit pour accéder à la pure "félicité physique", voilà le programme.

Le Grand Moule, ou appelons-le la Grande Moule, celle si bien léchée par ce benêt goulu de Courbet devant l'œil allumé de Duchamp. La Grande Moule à mâles, ou l'anonymat de l'art, la géniale invention de ce géant et définitif fruit de mer qu'aura été notre XXe siècle. Le n'importe quoi de n'importe qui que la moule muséale promeut comme Archétype de l'Art. C'est Malraux qui sur cette opération, une fois de plus, avait vu juste : vous placez l'urinoir sur une place publique, c'est un urinoir, vous l'introduisez dans le musée et il devient une œuvre. Rien de tel avec un Rubens : sur une place publique il reste un Rubens.

Aux Origines du Mal : Chapitre IV

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LÀ-BAS - JORIS-KARL HUYSMANS - 1891.

L'HISTOIRE EST FINIE

Tout cela est désormais fini; la bourgeoisie a remplacé la noblesse sombrée dans le gâtisme ou dans l'ordure; c'est à elle que nous devons l'immonde éclosion des sociétés de gymnastique et de ribote, les cercles de paris mutuels et de courses. Aujourd'hui, le négociant n'a plus qu'un but, exploiter l'ouvrier, fabriquer de la camelote, tromper sur la qualité de la marchandise, frauder sur le poids des denrées qu'il vend.

Quant au peuple, on lui a enlevé l'indispensable crainte du vieil enfer et, du même coup, on lui a notifié qu'il ne devait plus, après sa mort, espérer une compensation quelconque à ses souffrances et à ses maux. Alors il bousille un travail mal payé et il boit. De temps en temps, lorsqu'il s'est ingurgité des liquides trop véhéments, il se soulève et alors on l'assomme, car une fois lâché, il se révèle comme une stupide et cruelle brute!

Quel gâchis, bon Dieu! - Et dire que ce dix-neuvième siècle s'exalte et s'adule! Il n'a qu'un mot à la bouche, le progrès. Le progrès de qui? Le progrès de quoi? Car il n'a pas inventé grand'chose, ce misérable siècle!

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Art Morbide ? Morbid Art, Alain Leduc, 2004.


[Christ Suffers Under the Swastika, John Heartfield, 1933]


VIVE LA MORT !

"Quand je vois que les jeunes sont en train de perdre les vieilles valeurs populaires et d'absorber les nouveaux modèles imposés par le capitalisme, en courant le risque de se déshumaniser et d'être en proie à une forme d'abominable aphasie, à une brutale absence de capacité critique, à une factieuse passivité, je me souviens que telles étaient les caractéristiques des SS et je vois s'étendre sur nos cités l'ombre horrible de la croix gammée." Pier Paolo Pasolini, 1974.



[Deatho Knocko, Gilbert & George, 1982]


DOMINANTS ET DOMINÉS

Il y a peu de bonheur chez les artistes, qui doivent jouer des coudes, marcher sur le cadavre des autres pour arriver. Un milieu majoritairement blasé, faisandé, que cimentent la jalousie et la hargne, et dont l'égoïsme a de surcroît été renforcé ces dernières années par l'effondrement des valeurs laïques et républicaines. Si l'ont vient encore, le cas échéant, apporter son soutien occasionnellement au mouvement social, en tant que "vedettes", préférant des prises de positions vagues, verbeuses, "droits-de-l'hommistes", on bichonne néanmoins en parfait boutiquier sa "petite entreprise".

Mais déjà dans L'Oeuvre de Zola, tout avait été dit. L'opportunisme, ces façons de véhiculer un certain charlatanisme... Que le vent tourne et les "installateurs", les "photographes plasticiens" iront chercher leur pitance ailleurs. On est son propre maître, mais aussi son propre esclave, dans ce jeu à qui-perd-gagne de la servitude volontaire.




[Zygotic Acceleration, Jake & Dinos Chapman, 1995]


UN ART OFFICIEL

"La condition suprême pour créer c'est de ne pas pouvoir être publié. Rien n'est plus stimulant que d'être ostracisé pour quelques décennies. La littérature est un processus qui a besoin de temps, de liberté, d'indépendance. La reconnaissance, c'est la fin de l'écrivain." Imre Kertész

Démiurge ou bouffon, l'artiste émarge chez les princes ou piétine sous le pont-levis; il a un petit parc étroit, dans lequel l'autorité le laisse faire joujou, dès lors que cela ne l'égratigne pas. Mais dira-t-on à sa décharge : qui donc peut-il encore être subversif, aujourd'hui ? Maintenant, nous en sommes au clin d'œil appuyé, à l'œillade sardonique, au superfétatoire ; il faut exploiter un filon, un "truc", une "idée". Un simple "évènement" sera le spectacle hystérique de son propre spectacle.

L'apothéose du divertissement pascalien, du soma! l'art est létal - à l'étalage ! Il en est à la création d'events - vite éventés -, de "performances" ou de "dispositifs". [...] Depuis que les ateliers sont des workshops, les galeries des white cubes, tout était limpide: et les artistes déjà défaits. Qu'ils ouvrent donc désormais des show rooms et participent à des talk shows!



[VB47, Vanessa Beecroft, 2001]


L'art contemporain (du moins celui qu'on nous impose comme tel) n'a plus ni racines ni assises populaires et sociales. Il nous est - au nom du syndrome de Van Gogh, de Modigliani, ou de Basquiat -, donné à consommer sous forme d'une vérité imposée, une et indivisible. Tout ce qui n'est pas avec nous est contre nous. [...] Or l'art contemporain n'est pas un bloc. Il ne doit pas être adulé, ni vilipendé globalement. Il faut conserver un potentiel de discernement, comprendre cette hantise de ce qui est réfléchi, pluraliste.

En 1936, Goebbels fit interdire la critique d'art, en raison de ses aspects "typiquement juifs" : placer la tête plus haut que le cœur, l'individu avant la communauté, l'intellect avant le sentiment. Il se peut que je me trompe mais force m'est de constater que les attaques conjuguées contre l'art actuel visent plutôt son socle, la modernité.




[Les Somnambules, Alain Séchas, 2002]


UN CORPS-MARCHANDISE

Une économie de la survie, de la subvention, qui l'assujettit à produire un art contrit, formaté, normatif, sans aucune insolence, pour telle ou telle galerie (momentanément) branchée. L'artiste doit à tout prix dénoncer cette pensée molle, l'hyperfestif, le dérisoire ; fuir la démagogie du "succès populaire", de l'audience, de l'audimat.[...] Il faut cesser de désacraliser l'art, de le jeter dans la rue, dans la crotte ! L'art ne se singe pas, ne s'improvise pas. On ne se décrète pas artiste, on le devient.



[In Nomine Patris, Damien Hirst, 2005]


JAMBON PURÉE

"L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art". Robert Filliou

Futiles, ridiculement grimés dans leur paraître, les "bobos", ces "bourgeois bohèmes", sniffent comme coco l'impuissance, le renoncement. En lieu et place du beau, du sublime, ils goûtent le presque-rien des formes volontairement sans grâce, sans aucune magie. Un flux de médiocrité taraude la société toute entière qui a sombré corps et âme dans le populisme.



[L'Ange de la Métamorphose, Jan Fabre, 2008]


La croissance exponentielle de la Bande dessinée, des tags, des jeux électroniques, des jeux vidéos a sciemment contribué à brouillé les pistes, à transformer l'art en communication ou en "pub'".

L'art contemporain n'a rien d'autonome ; il est essentiellement déterminé par le marché, lui même cautionné par l'institution, chacun jouant au plus régulé son rôle. L'artiste ne défend pas une classe sociale, mais une situation sociale. Selon le bon mot de Philippe Sollers, la lutte des places aura remplacé la lutte des classes.

La Rue braquée sur le Temple.


La souffrance dans mon corps était terrible, le froid, la peur, la crainte, la haine, le manque... je voulais tous les tuer. Je n'étais qu'à quelques kilomètres de mon appartement quand j'ai dû grimper sur ce portail en fer forgé pour échapper à une voiture de police qui venait dans ma direction. Mais au moment de passer derrière cet obstacle, en me laissant retomber ma cuisse s'est empalée sur la pointe du portail, et je suis resté là, suspendu de cette façon dans le vide, la tête en bas.



C'est dans cet esprit que commence le témoignage autobiographique de René Philipps, ex-guitariste des NO FUCK BÉBÉ, gloire punk rock éphémère de Montbéliard dans les années 80. Chasse à l'homme dans les cités HLM de Peugeot, 3x8, défonce, et le rock comme seule échappatoire. LA ZONE. Le groupe n'avait rien enregistré à l'époque mais est resté célèbre pour leur passage dans l'émission LES ENFANTS DU ROCK en 1982. Plus que de la musique, une attitude. L'accent et le bagout de Jimmy (le batteur) made in le Doubs font carrément la différence.



Sur son CV il n'y avait qu'un mot d'écrit "Punk", et il avait la gueule de l'emploi. Si tu te trouvais à côté de lui dans sa Renault turbo, tu te chiais dessus tellement sa conduite était hard-core, toujours un litron entre les jambes, une main sur le volant et l'autre dans l'air comme s'il fouettait un cheval, la sono à fond et reprenant en chœur les standards des Ramones, qu'est ce qu'il m'a fait flipper. La première fois qu'il m'a présenté à sa mère il lui a dit : Maman ! Je t'amène un bougnoul, ça, c'était Chamex.



Le premier tiers du livre est donc fourni en anecdotes délicieuses (agrémentées de photos d'Alain Dister), dont leur rencontre rocambolesque avec La Souris Déglinguée et la crise de leur manager alors qu'ils gueulaient "On roule sans assurance, ça n'a pas d'importance" vu que c'était vrai ! Puis, la drogue et la violence emportant tout sur leurs passages, c'est le moment que choisit René pour se tourner vers la religion, à la fin des années 80. On suit alors le parcours initiatique d'un nouveau dévot du Christ, qui se libère difficilement de ses démons et réalise la rigidité de l'Église.



Avec le Christ tu n'auras aucune mauvaise surprise et ça je peux te l'affirmer.

Au fil d'extraits de psaumes, René le bac-5 tente de nous faire partager son amour pour Jésus à travers ses révélations et ses miracles. Bon c'est pas du Léon Bloy. Je ne m'attendais pas à ça, mais, même si certains passages sont pénibles voire risibles, ça prouve qu'il y a finalement un futur pour les no future ! Pour reprendre l'expérience similaire de Patrick Fontaine, ex-punk devenu pasteur. Sans nostalgie, sans étaler son passé, le punkotiste publie un livre salutaire en apportant sa vision de la chose, différente et inattendue.



Nous, nous voulions tout faire sauter, nous vivions dans nos ghettos HLM, ayant pour la plupart d'entre nous le même avenir que nos parents. Le travail à la chaîne dans l'industrie automobile, moi-même j'y travaillais déjà. [...] Payant le prix fort par nos vies, livrant notre jeunesse sacrifiée sur l'autel de cette idée nommée le "Punk". On nous surnommait quelques fois les Sex Pistols français, on commençait à être interdit de concert : scandales, provoc, bastons... [...] Les No Fuck incarnaient un état d'esprit, nous étions membres d'une bande d'individus, plus étendue au sens large du terme, nous formions un gang. Une tribu issu d'un territoire géographique qui était un no man's land dangereux pour ceux qui ne nous ressemblaient pas. [...] Nous faisions de la résistance, bien plus encore, c'était de la survie, notre combat rock. [...] La culture "Kpon" n'a fait que passer, mais a tout explosé devant elle. J'ai mis des années à m'en remettre mais je ne regrette rien.




MADE IN LA RUE

Le Capitalisme de la Séduction, Michel Clouscard, 1981.



L'INTELLECTUEL DE GAUCHE

Maintenant, l'intellectuel de gauche vient d'accéder à la consommation mondaine. Et il en est même le principal usager. Pire, encore, il est devenu le maître à penser du monde. Il propose les modèles culturels du mondain. Non seulement il a accédé à la consommation mondaine, mais il en est l'un des patrons. Il a la toute-puissance de prescrire. Et de codifier l'ordre du désir.

Aussi peut-on encore demander à ce nouveau privilégié de renoncer à ce qu'il vient à peine de cueillir ? Il est enfin invité au festin et nous le prions de cracher dans le caviar et de lâcher le morceau. Mais ce qui est le plus grave, le plus décourageant, le plus inquiétant, c'est que cet intellectuel de gauche présente ses nouveaux privilèges comme des conquêtes révolutionnaires. Et nous venons lui demander de reconnaître qu'il est pris la main dans le sac, alors qu'il prétend, de cette main, brandir le flambeau de la liberté.

Et voici ce clerc au pouvoir. Le mensonge du monde va devenir vérité politique, vertu civique. Ce phénomène est d'une portée incalculable. Ce qui était censé être l'opposition au pouvoir va devenir l'alibi même du pouvoir. C'est le principe du pourrissement de l'histoire. Et le triomphe de la "bête sauvage" : la société civile. Topaze est devenu le maître à penser du monde, avec les pleins pouvoir d'une mondanité social-démocrate triomphante.





LES GADGETS

Ces objets - du jeu capitaliste : flipper, juke-box, poster - ne sont pas des surplus utilitaires. Mais des gadgets. Ils ont une fonction économique très précise: ce sont des primes à l'achat. Ils ont été les surplus publicitaires du Plan Marshall, comme cadeaux, comme primes. Ce sont des enjoliveurs. [...] Tous ces gestes ludiques seront comme des modes d'emploi pour le bon usage du Plan Marshall. Flipper, juke-box, poster initient à la civilisation américaine du geste facile, car usage de surplus. Geste ludique, de consommateur désinvolte qui utilise et qui jette: supplément d'âme de la pacotille qui se fait culturelle.




L'ARTISTE ET LA BANDE

De Don Quichotte au Neveu de Rameau, de Flaubert à Artaud, la folie de l'artiste n'est que l'histoire de l'atroce blessure narcissique de celui qui est de trop dans l'être de classe. Le laissé-pour-compte objectif, le déchet, la bouche - et l'esprit - inutile. Quand il n'y a plus de Croisade ou d'Empire colonial, l'idéalisme subjectif devient absolu. [...] Que reste-t-il ? Saint-Germain-des-Prés. Des bandes d'artistes. Puis le campus. Des bandes d'étudiants. Et quelle concurrence alors. La névrose ne suffit plus pour faire une carrière d'artiste. Car elle est devenue objective, de consommation courante. Il faudra politiser, à outrance. Pour se différencier. Ce sera le gauchisme. Une autre carrière. La bande à Cohn-Bendit.

Tels sont les éléments constitutifs de la bande: l'intellectuel et l'artiste; le chic type et le dévoyé; le naïf et le malin; le bourgeois et le sous-prolétaire; le raté et l'arriviste. Autour d'eux gravitent ceux qui n'ont pas de rôle bien défini, mais qui en définitive proposeront la majorité sociologique, silencieuse. C'est un auditoire devant lequel se joue le drame de la bande. Trois rôles sociaux ordonneront le relationnel du groupe : le rôle du bouffon, de l'entremetteur, du truand. [...] Le leader sera celui qui sait manipuler ces rôles et ces personnages. [...] Apprentissage au métier d'animateur idéologique, fonction essentielle du néo-capitalisme.

La bande à Manson et la bande à Baader seront des garde-fous, les limites qu'il ne faut surtout pas franchir La subversion doit rester de bon goût: contestataire. Lorsque la bande échappe à la normalisation libérale, elle se tourne contre sa finalité qui est de promouvoir la social-démocratie libertaire. [...] La libéralisation du néo-capitalisme deviendra la liberté.





CULTURE MUSICALE ?

L'implantation, en France, du capitalisme monopoliste d'État (et du modèle américain) va se mesurer d'après l'irrésistible progression de cette nouvelle culture bourgeoise, hybride, syncrétique, commerciale, qui, partie de rien - de la surboum - va monopoliser tout le champ culturel et laminer les traditions populaires: le jazz sera quasi anéanti, interdit et l'accordéon récupéré par la mode rétro. Cette culture musicale est un inépuisable filon commercial, idéologique, mondain. Implacable terrorisme culturel de l'inculture du libéralisme.

La culture jazz se révèle un barrage pour la nouvelle génération mondaine d'une radicale inculture musicale. Il aurait fallu apprendre. Écouter. Travailler. C'est-à-dire perdre les prestiges de l'émancipateur. Se soumettre à des précepteurs. Ainsi le leader va éloigner la bande de ces boîtes savantes. Mais tout en récupérant soigneusement les signes culturels du jazz, les usages mondains de la Boîte, les canevas musicaux. Il a récupéré, de même, "l'ambiance" de la Fête, son animation spontanée. [...] Rejeté par deux cultures populaires, il les utilise pour les snober, en récupérant leurs signes pour trahir leur esprit.



Le jazz sera perverti en rock: La Fureur de vivre. La musique de la subversion et de la révolte. C'est à dire l'arrivisme mondain de la nouvelle génération blanche. [...] L'acte subversif étymologique - la fauche - va devenir le gestuel même de l'incivisme. La Fureur de vivre sera le raccordement de deux dynamiques: celle du rythme - et non du swing -, celle de la contestation - et non de la révolution. Double prestige du leader, initiateur à la musique et au politique. Double suffisance, arrogance de la bande. De la surboum aux Rolling Stones.

Temps de la foule solitaire. Du psychédélique. Chacun enfermé en son rythme: chacun danse pour soi, corps machinal. [...] Nouvelle sécurisation: l'Autre est aussi refus de l'Autre. De l'Échange. Il est emmuré, lui aussi, en sa solitude. Il ne tentera rien pour en sortir. [...] Le rock est la musique de la majorité "bruyante" de la nouvelle petite bourgeoisie, du consentement au système (complément à la majorité "silencieuse" des "anciens" petits bourgeois). Surtout ne pas être dérangé de son conformisme. Que ça continue. Que ça se répète. À jamais.





LE CORPS MONDAIN

Ce qui se dit contestation n'est qu'initiation mondaine, niveau supérieur de l'intégration au système, à la société permissive. Tel est le mensonge du monde. Le grand combat contre l'institutionnel n'est que la substitution de l'institutionnel de demain à celui d'hier.[...] Ce corps mondain est le constant double jeu d'un faux jeton. L'économie du plaisir est celle de la mauvaise foi politique. Elle est le constant opportunisme d'une double vie. [...] Il est cette hypocrisie, cette mauvaise foi, ce pouvoir de l'idéologie: être à la fois le sensualisme machinal et l'institutionnel de la nouvelle société, l'instinct pulsionnel et la gestion de l'économie, le naturel spontané et le modèle culturel, l'ordre et le désordre. Ce corps mondain est l'incarnation du nouveau pouvoir de classe.




LA DROGUE

Les rejetons de la bourgeoisie ont longtemps pu croire et surtout faire croire qu'ils étaient les maudits, les suicidaires, les héros des ténèbres. Puisque le hasch était la drogue. Et celle-ci la déchéance. Alors qu'ils n'étaient que les pères tranquilles de la consommation marginale. Voilà le modèle parfait de la malédiction-bidon.

Cette image, le type "qui-se-détruit-parce-que-le-système-le-dégoûte" est un remake de l'imagerie romantique. Mais quelle extraordinaire dégradation du contenu et du message. Le romantique n'éprouverait plus - avec la drogue - ce que les autres veulent obtenir - par la drogue. Le romantisme est une ascèse. Un acte, une volonté. L'extase de l'idéalisme subjectif est l'amère récompense d'avoir tenté de vivre.

Le drogué, au contraire, consomme. Et consommation idéologique du corps. Il cherche à obtenir ce à quoi le romantique et le mystique cherchent à s'arracher. Le drogué est l'essence même de la société de consommation. Alors que son image idéologique prétend le contraire. La drogue est le fétiche par excellence. [...] L'acte d'achat est l'essence de la drogue. Un acte d'achat parfait: clandestin, subversif, sélectif. Une élite achète l'essence même de la valeur. L'extase ne peut que suivre.



Le hasch est bien un fléau social: la fétichisation d'une consommation initiatique à la vraie société de consommation. Il est intronisation au snobisme de masse, initiation mondaine à la civilisation capitaliste. Il est le plus pur symbole de cette civilisation de la consommation - transgressive. Osons le mot: le hasch est l'initiation au parasitisme social - de la nouvelle bourgeoisie.

Le bonheur est devenu le moyen d'avoir moins mal. De pouvoir encore tenir le coup. Le capitalisme se dénonce lui-même. [...] La conquête du plaisir s'achève à l'infirmerie. [...] On achète dans le même acte, la maladie et le remède. C'est le même produit. [...] La drogue permet d'atteindre la perfection diabolique du dressage de corps: la meilleure soumission au système par la plus grande tromperie sur la marchandise vendue. Le capitalisme, marchand de rythme et de drogue, entremetteur de l'imaginaire.





LE FÉMINISME

Comment le nouveau phallocrate ne serait-il pas féministe, puisque le féminisme est le vieux projet phallocrate adapté au libéralisme avancé jusqu'à la sociale-démocratie libertaire ? De toute son hypocrisie sexiste, il a voulu que la femme "réussisse" son divorce comme elle a déjà "réussi" ses avortements. De même, en lançant la femme sur le marché du travail, il réussira à en faire une chômeuse.

Car là aussi les dés sont pipés: toujours deux destins de femme. Celles qui profitent du système. Celles qui en sont victimes. Les bourgeoises, nanties de diplômes et qui se sont casées avant la récession. Ou qui, maintenant, bénéficient d'une qualification professionnelle qui leur permet d'exercer un métier libéral, ou d'occuper les secteurs de pointe des public-relations, des mass-medias. Celles qui ont le pouvoir de choisir.

Et les femmes d'origine populaire. Sans diplôme. Sans qualification professionnelle. Même pas ouvrières. Même pas OS. [...] L'immense armée des femmes à tout faire. Contraintes de prendre n'importe quel travail. [...] Le féminisme est cette idéologie qui consacre une nouvelle ségrégation dans le sexe féminin. Ségrégation de classe qui organise deux destins de femme.





LUTTE DES CLASSES > LUTTE DES SEXES

Dans la classe dominante, la femme profite aussi de l'extorsion de la plus-value. [...] Donc, comme exploitation de l'autre femme, de la classe dominée. Ce qui ne l'empêche pas d'être aussi, éventuellement, "exploitée" par l'homme de la classe dominante. [...] Alors on peut proposer cette formule, objective: exploitation de la classe dominée > exploitation de la femme par l'homme dans la classe dominante.

L'antériorité logique, économique, politique - de la lutte des classes - fait de la lutte des sexes une conséquence, un effet. La chronologie historique est soumise à la causalité politique et économique. La lutte des classes réactive la lutte des sexes. Celle-ci n'était plus qu'une forme vide qui va véhiculer le nouveau contenu historique. La lutte des sexes n'a de sens que par la lutte des classes.

Cette logique se vérifie abondamment au niveau empirique. Quelques questions très "naïves" permettent de le constater. Quel était le pouvoir du charbonnier sur la châtelaine ? Quel est celui du travailleur étranger sur Delphine Seyrig ? Voit-on souvent les dames des classes dominantes être soumises à des hommes de telle manière qu'elles acceptent de vivre comme et avec les femmes des classes dominées ?








LA CLASSE UNIQUE

Ce système de différences doit aboutir à la classe unique. C'est une stratégie. Le droit à la différence débouche sur la ressemblance de tous les différents. La classe unique sera la fédération de tous les corporatismes de consommateurs. Homogénéisation d'abord des couches moyennes. Puis de la société globale. Le procès de consommation imposerait ses valeurs au procès de production.

Cet égalitarisme de la différence autorise un autre système de hiérarchies. Alors qu'il prétend dépasser les hiérarchies de classes il les renforce par les hiérarchies mondaines. A chaque moment, un signe signifie barrière et niveau. Cascade des différences, cascade des mépris, cascade des snobismes. Et dans la hiérarchie "horizontale" du système mondain. Chacun snobe l'autre dans la mesure où l'autre peut le snober. Le pouvoir de snober est consenti à ceux qui consentent à se faire snober. Ainsi est-on différent.

C'est une guerre froide idéologique dans le contexte d'une coexistence pacifique. Chacun vit sa vie. C'est un snobisme de masse. Et avec quelle suffisance métaphysique ce conformisme sociologique sera revendiqué: l'individu contre le système. La libéralisation du libéralisme doit être vécu comme la conquête de la liberté. L'idéologie néo-capitaliste aura atteint son but. La révolution du libéralisme sera la Révolution. Celle qui a mis en place la social-démocratie libertaire.





LE CLUB

Pouvoir dans le pouvoir, quasi occulte. Ceux qui ont fait la bande, devenue boîte, devenue club. Trois moments de leur arrivisme, trois moments d'un terrible combat. Aussi sont-ils comme de vieux briscards, vieux complices qui en ont vu de vertes et de pas mûres, mais qui, maintenant, monopolisent le pouvoir mondain.

Quelle est la sous-boîte de l'autre ? Car là aussi, et surtout là, la "différence" est énorme. Castel snobe-t-il vraiment Régine ? De quel droit ? L'établir serait faire progresser la connaissance "des secrets du grand monde", ce caché révélateur des pouvoirs du prince de ce monde. [...] Quatre élites - Jeunesse, Beauté, Vedette, Argent - se sont donnés rendez-vous pour refaire l'Olympe. Celui du capitalisme.

En ces lieux, en ces clubs, règne un pouvoir implacable. Ce pouvoir est même un terrorisme, celui de la désacralisation. Car ce sont les lieux mêmes combien méconnus de la fin des tabous. Tous les interdits mythiques ont été balayés. Là, on a osé. On a pu aller jusqu'au bout. C'est le temps et le lieu du pourrissement des valeurs occidentales. En ces lieux, le capitalisme atteint la perfection mondaine.





LE SAMEDI SOIR

Castel et Régine, c'est permanent. Ibiza ne dure qu'une saison. Un mois même. Après, "ce n'est plus ça". "La fièvre du samedi soir" (ou du vendredi soir) ne durera que quelques heures. Aussi le bal organisé par une association sportive ou professionnelle, ou la boite qui draine la jeunesse plusieurs lieues à la ronde devront proposer, à l'usage du vulgaire, un condensé explosif... Il faut en prendre pour la semaine. Une bonne et grosse soupe pour les rustauds du mondain. Dressage sommaire: boum-boum et pam-pam. Le rythme et la "violence". Et allez vous coucher.




LES ROBOTS

Le nouveau statut du corps est la mesure de cette première civilisation sensuelle de l'histoire. Le corps a été effectivement "libéré". Il vient d'accéder à un statut politico-anthropologique d'une radicale originalité. Ce corps a aquis une autonomie quasi totale. (Nous disons bien le corps, et non l'homme, le citoyen, la personne) Il s'autogestionne. Il est devenu cet atome social qui fonctionne sans aucune transcendance. Sans aucune référence à la transcendance verticale (Dieu, les Dieux...) ou à la transcendance horizontale (le devoir, l'état, la société) Le corps est à lui-même ses propres fins et moyens.


(Les photos proviennent du film LA BANDE DU REX, 1980)