Fluoglacial - Tendances Négatives

Malice de loup ça se gueule



« On croit toujours que c'est le renard qui est fin. Les loups le sont. La cruauté, voyez-vous, inspire. Le loup qui est bien plus cruel que le renard est bien plus fin que lui. Malice de renard ça s'évente encore. Malice de loup!... Chez nous on dit "Malice de loup ça se gueule" voulant dire que c'est si fin, si droit, si rapide, et si prompt (si cruel aussi) qu'on hurle de surprise et d'alarme, et ça veut dire aussi qu'on hurle parce qu'avant de pouvoir hurler pour autre chose, généralement on a les dents dans la peau. »

Un roi sans divertissement, Jean Giono, 1947.
(Capture: Un roi sans divertissement, 1963.)

Un monde qui a dû éclater...



« A midi, tout est couvert, tout est effacé, il n'y a plus de monde, plus de bruits, plus rien. Des fumées lourdes coulent le long des toits, et emmantellent les maisons; l'ombre des fenêtres, le papillonnement de la neige qui tombe l'éclaircit et la rend d'un rose sang frais dans lequel on voit battre le métronome d'une main qui essuie le givre de la vitre, puis apparaît dans le carreau un visage émacié et cruel qui regarde.

Tous ces visages, qu'ils soient d'hommes, de femmes, même d'enfants, ont des barbes postiches faites de l'obscurité des pièces desquelles ils émergent, des arbres de raphia noir qui mangent leurs bouches. Ils ont tous l'air de prêtres d'une sorte de serpent à plumes, même le curé catholique, malgré l'ora pro nobis gravé sur le linteau de la fenêtre.

Une heure, deux heures, trois heures; la neige continue à tomber. Quatre heures; la nuit; on allume les âtres; il neige. Cinq heures. Six, sept; on allume les lampes; il neige. Dehors, il n'y a plus ni terre ni ciel, ni village, ni montagne; il n'y a plus que les amas croulant de cette épaisse poussière glacée d'un monde qui a dû éclater. La pièce même où l'âtre s'éteint n'est plus habitable. Il n'y a plus d'habitable, c'est-à-dire il n'y a plus d'endroit où l'on puisse imaginer un monde aux couleurs du paon, que le lit. Et encore, bien couverts et bien serrés, à deux, ou à trois, quatre, des fois cinq. On n'imagine pas que ça puisse être encore si vaste, les corps. »

Un roi sans divertissement, Jean Giono, 1947.

Moche ?



« Si la laideur, comme la beauté, est sans âge, la mocheté, elle, est sans doute davantage datée. Du moins, le mot "moche" apparaît-il tardivement - en 1878 exactement selon le dictionnaire. Autrement dit, à l'époque, à peu près, où l'économie de marché commence à étendre son emprise sur toutes les dimensions de l'existence. D'où cette hypothèse: la nouvelle nuance de l'idée de laideur introduite par le mot 'moche' ne serait pas sans rapport avec l'émergence d'une société nouvelle, liée à la grande industrie et aux produits et modes de vie (et de misère) qu'en aval elle suscite. La grande ville par exemple, si elle est bien le lieu où peut surgir une beauté nouvelle, est aussi celui de la mocheté. Car soumise, du fait de l'exode rural, à la pression de milliers de vies toujours plus amochées, elle voit ses formes anciennes s'enlaidir de banlieues informes. Affaire à la fois éthique et esthétique - affaire esth/éthique, la mocheté serait ainsi l'envers de la mode et du chic propres à la modernité. [...]

Rien d'une certaine façon n'aura, au XXe siècle, échappé à ce devenir-moche, pas même la mort: "Le monde moderne, écrit Péguy, a réussi à avilir ce qu'il y a peut-être de plus difficile à avilir au monde, parce que c'est quelque chose qui a, en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une incapacité singulière à être avili: il avilit la mort." Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un oeil sur ces désespérants funérariums qui aujourd'hui fleurissent au milieu des zones commerciale. Et ils sont d'autant plus emblématiques de la mocheté contemporaine qu'ils témoignent d'une dimension essentielle à notre "société de consolation": sa pitoyable volonté de tout présenter sous un emballage cosmétique. [...]

L'affaire, on le devine, n'est pas seulement esthétique (ni même éthique). Elle est d'abord économique et politique: les corps obèses et avachis, les visages affaissés, enlaidis, sont le produit de l'exposition à toutes les formes de l'exploitation et de la misère, matérielle comme symbolique. Silencieusement, ce qu'ils expriment en leur mocheté, c'est la réduction des existences à la simple survie. En ce sens, oui, on peut dire que le moche, l'informe, le non discipliné par des formes, est "dangereux pour la santé" - là où les formes, au contraire, sont un stimulant pour la vie; là où l'art, ce grand producteur de formes, est, selon le mot fameux de Nietzsche, "le grand stimulant de la vie". [...]

Or le moche est autre chose. Il fleurit, si l'on peut dire, hors du monde institué de l'art. Il règne là où c'est d'abord la culture de masse qui domine. En ce sens, il est parent du kitsch. Ou plutôt, il est au laid ce que le kitsch est au beau: sa prolifération bâtarde, minable, médiocre, pesante, monocorde. Il ne promet pas le bonheur (comme Stendhal le disait du beau): il promet, à coups de ronds-points et de zones commerciales, la médiocrité à perpétuité de vies vouées, par la "biopolitique" contemporaine, à la grisaille consumériste et l'hébétude télévisuelle.

Les contempteurs de l'âge "démocratique" (au sens de Tocqueville) y verront une fatalité, un destin, le taux de mocheté, diront-ils, ne peut que croître avec la massification et la mondialisation des formes de vie. Mieux vaut pourtant en appeler à la lutte: celle qui voit des sujets, toujours plus nombreux on l'espère, résister à la mocheté, travailler au "désamochage" (comme on parle de désamiantage) de leurs conditions d'existence, et s'emparer de leurs vies pour tâcher de les placer, chaque jour, sous le signe de la beauté. »

Jean-Claude Pinson, Moche de France, 2007.
(Picture: Europa City, 2022.)

CANCER



« Qui, sauf cas de perversion mentale, peut s'infliger le supplice de lire deux cent cinquante pages de cette dégoulinade verbale ininterrompue? On a beau se raisonner, se forcer, penser que la littérature est parfois ardue, rien à faire. Tout sonne faux, depuis le début et la citation d'Anna Freud, les personnages genre rock underground, l'incipit. Ce pensum pour jobards en quête des signes extérieurs de génie n'est qu'une interminable démonstration du postulat de départ: attention, là c'est du littéraire, du saignant, du brutal, du sans concessions. Le plus navrant, dans ce cas, c'est que le présumé inouïsme de la chose (pour écrire comme Alphonse Allais) est en réalité prévisible point par point. Écrire, pour Mehdi Belhaj Kacem, c'est s'employer à faire signe qu'on est un grand écrivain, audacieux, moderne (c'est-à-dire à faire tout ce que l'écrivain populaire ne fait pas): absence de ponctuation, autocommentaire permanent, scatologie omniprésente (le grand écrivain est celui qui transcende les fonctions basses dans un lyrisme échevelé). Tout a une fonction très précise, dans cette fabrication. Le sexe, le vomi, le caca, c'est pour montrer qu'on ne triche pas, qu'on baigne dans le réel (mais qu'on en fait de la poésie). La syntaxe dépourvue de liens et de pauses, c'est pour montrer, de même, qu'on ne s'arrête pas à des vétilles et à des petitesses de réflexion, on ne coupe pas, on est en ligne directe avec l'inspiration, l'inconscient, tout le bazar. Bref, le bon vieux schéma de la littérature à l'épate.

Bien entendu, personne n'a pu lire ça. En revanche, ça s'est vendu. Le phénomène n'est pas si mystérieux qu'il en a l'air: en littérature on vend aussi de l'image. Un roman qui a pour sujet un musicien de rock devenu épave, roman intitulé Cancer, écrit à dix-sept ans, par un individu qui fait un regard mauvais sur une photo floue en quatrième de couverture, genre attention je ne rigole pas, un tel roman a tout pour plaire aux Inrockuptibles, engendrer de la copie, créer une légende. Peu importe, après tant de valeur ajoutée symbolique, qu'on le lise ou pas. »

La littérature sans estomac, Pierre Jourde, 2002.
(Picture: La Crise Du Logement, 1956)

Révolutionnaire ?



« Être révolutionnaire revient à intégrer dans sa pensée le mouvement métabolique du vivant, et donc à se mettre au service de Dieu. La modernité a érigé au contraire un système de pensée entièrement anthropocentriste et évolutionniste : tout concept est donc au service d’une vision progressiste de l’humanité, dont seul l’aspect extérieur changerait. Ce point est très important. Pour un moderniste, le fond de l’homme – son aspect intérieur – est toujours le même (« Blacks, Blancs, Beurs, on est tous pareils »), quelle que soit la région du monde où il habite et quelle que soit la période historique où il vit. C’est un des aspects les plus authentiquement réactionnaires de la doxa propagandiste contemporaine. Je me souviens de Christine Angot qui revendiquait agressivement sur un plateau télé de ne pas comprendre la notion « d’époque ».

Discutez avec un gauchiste paumé devant un verre de pastis : il vous dira que les conditions sociales sont les mêmes qu’il y a deux cents ans, que les problèmes n’ont pas du tout changé, que toutes ces histoires de cycles sont de la connerie,… Il n’aura pas vu passer le vingtième siècle : le refus de l’histoire est sa loi. Et bien, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce discours est celui d’un homme ontologiquement de droite... C’est le discours de l’homme blasé par avance de tout désir de révolution authentique : il préférera toujours se retirer à la campagne et faire le malin avec ses fromages de chèvres de merde…

Par ailleurs, ne pensez jamais que le système moderne est révolutionnaire (comme vous le laissez entendre dans votre question) : c’est une profonde erreur ! Le principe de la révolution a toujours joué un rôle fondamental dans l’histoire de l’humanité (je ne connais pas de pensée aussi intrinsèquement révolutionnaire que celle de Platon), et ça n’est seulement que depuis cinquante ans que la possibilité même d’une révolution n’existe plus du tout dans l’Empire, puisqu’elle est intégralement remplacée par son image. C’est la suprême réussite du libéralisme : remplacer la liberté par l’image de la liberté, remplacer le sexe par l’image du sexe, remplacer le désir par l’image du désir… [...]

Ceux qui tombent complètement dans le panneau sont ces penseurs français qui s’assument comme authentiquement réactionnaires, de Finkielkraut à Philippe Muray. Ils voient du cul chaque fois qu’ils allument leur télé, et ils en déduisent que la société est devenue hyper-sexualisée ! alors que l’Empire fait absolument tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher les gens de s’adonner au sexe véritable dans la vraie vie (propagande de l’homosexualité, peur du sida, imposition de la capote, fascination de la pédophilie), et plus globalement, les empêcher de mener des rencontres authentiques et des échanges significatifs. Il se vote au moins une loi par semaine qui va dans ce sens. Je suis intimement persuadé qu’un célibataire de trente ans travaillant aujourd’hui à Paris vit moins de réelles aventures sexuelles en un an, qu’un scribe d’Assouan sous les Ptolémées ou qu’un tailleur de pierres travaillant au XIè siècle à Notre-Dame la Grande de Poitiers. Une société saine, traditionaliste, est une société qui n’éprouve bien sûr aucun problème avec le sexe, et qui en promeut même le caractère infiniment sacré. Le sexe bien discipliné est une des voies pour atteindre la jouissance, c’est-à-dire la connaissance. Sur ce point comme sur bien d’autres, la prostitution a connu un lent déclin à travers les âges : il est facile de vérifier que son caractère est de plus en plus sacré à mesure que l’on remonte le temps, puisque l’initiation au sexe a toujours été logiquement associé à l’apprentissage de la guerre. [...]

Dans un autre domaine, on peut remarquer aujourd’hui le nombre incroyable d’émissions de télévision consacrées à la cuisine, toutes chaînes confondues et du soir au matin ; qui oserait en déduire que la société serait devenue hyper-gastronomique, alors qu’en réalité, les gens n’ont jamais aussi mal mangé depuis Adam et Eve ? C’est la même chose avec ce concept totalement ridicule d’homo festivus. Cela fait au moins trente ans que je n’ai pas vu de véritable fête, et je ne suis pourtant pas du genre à pourrir dans ma bibliothèque. Il convient de bien savoir distinguer une chose de sa représentation. Je ne dirai jamais, moi, que le moteur du libéralisme est l’idéologie du désir ; car c’est bien plutôt le plaisir qui gère les rouages économiques, politiques et métaphysiques de notre société. Or, le plaisir n’est pas l’aboutissement du désir, mais son assassinat pur et simple. Franchement, regardez cinq minutes autour de vous : vous en voyez beaucoup, vous, des gens qui sont habités par le désir de quoi que ce soit (et notamment de la révolution) ? Tout le monde est totalement éteint, fatigué, usé, abîmé en secret par l’avalanche de plaisirs forcés… Nous vivons dans l’Empire de la satiété, et plus du tout dans le Royaume de la saveur. »

Laurent James, Videodrom, 3012.
(Picture: M.C. Escher, 1957)


Échapper à l'Histoire



« La liberté de faire l'histoire dont se targue l'homme moderne est illusoire pour la quasi-totalité du genre humain. Il lui reste tout au plus la liberté de choisir entre deux possibilités: 1° s'opposer à l'histoire que fait la toute petite minorité (et, dans ce cas, il a la liberté de choisir entre le suicide et la déportation); 2° se réfugier dans une existence sous-humaine ou dans l'évasion. La liberté qu'implique l'existence "historique" a pu être possible - et encore dans certaines limites - au début de l'époque moderne, mais elle tend à devenir inaccessible à mesure que cette époque devient plus "historique", nous voulons dire plus étrangère à tout modèle transhistorique. D'une manière naturelle, le marxisme et le fascisme, par exemple, doivent aboutir à la constitution de deux types d'existence historique: celle du chef (le seul vraiment "libre") et celle des adhérents qui découvrent dans l'existence historique du chef non un archétype de leur propre existence, mais le législateur des gestes qui leur sont provisoirement permis. Ainsi pour l'homme traditionnel, l'homme moderne n'offre le type ni d'un être libre, ni d'un créateur d'histoire. »

Le mythe de l'éternel retour, Mircea Eliade, 1949.
(Picture: Cronos, 1993)

Ils naquirent, vécurent heureux et moururent.



« C'est ainsi qu'une autre branche de notre littérature s'est éteinte heureusement pour notre race, car à l'époque où l'on écrivait tant sur des choses que personne ne pouvait éclaircir, les gens semblent avoir vécu dans un état perpétuel de contestations et de luttes. Une autre portion considérable de notre ancienne littérature consiste dans l'histoire des guerres et des révolutions de l'époque où les Ana vivaient en sociétés nombreuses et turbulentes, chacune cherchant à s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez combien notre vie est calme aujourd'hui; il y a des siècles que nous vivons ainsi. Nous n'avons aucun évènement à raconter. Que peut-on dire de nous, sinon: ils naquirent, vécurent heureux, et moururent ?

Quant à cette partie de la littérature qui naît de l'imagination et que nous appelons Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les raisons de son déclin parmi nous sont faciles à découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces chefs-d’œuvre de la littérature que nous lisons tous encore avec plaisir, mais dont personne ne tolèrerait l'imitation, qu'ils sont consacrés à la peinture de passions que nous n'éprouvons plus, telles que l'ambition, la vengeance, l'amour illégitime, la soif de la gloire militaire, et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans une atmosphère imprégnée de ces passions et sentaient vivement ce qu'ils exprimaient avec tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant exprimer ces passions, car personne ne les ressent, et celui qui les exprimerait ne trouverait aucune sympathie chez ses lecteurs.

D'autre part, l'ancienne poésie se complaisait à étudier les mystérieuses bizarreries du cœur humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le crime et le vice comme dans la vertu. Mais notre société s'est débarrassée de toutes les tentations qui pourraient entraîner à quelque crime ou à quelque vice saillant, et le niveau moral est si égal, qu'il n'y a même pas de vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de supériorités héroïques, la poésie est sinon condamnée à mourir de faim, du moins réduite à un maigre ordinaire. Il reste la poésie descriptive: la description des rochers, des arbres, des eaux, de la vie domestique, et nos jeunes Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à leurs vers amoureux. »


Thus another part of literature has become also extinct, happily for our race; for in the time when so much was written on subjects which no one could determine, people seemed to live in a perpetual state of quarrel and contention. So, too, a vast part of our ancient literature consists of historical records of wars an revolutions during the times when the Ana lived in large and turbulent societies, each seeking aggrandisement at the expense of the other. You see our serene mode of life now; such it has been for ages. We have no events to chronicle. What more of us can be said than that, 'they were born, they were happy, they died?' Coming next to that part of literature which is more under the control of the imagination, such as what we call Glaubsila, or colloquially 'Glaubs,' and you call poetry, the reasons for its decline amongst us are abundantly obvious.

"We find, by referring to the great masterpieces in that department of literature which we all still read with pleasure, but of which none would tolerate imitations, that they consist in the portraiture of passions which we no longer experience—ambition, vengeance, unhallowed love, the thirst for warlike renown, and suchlike. The old poets lived in an atmosphere impregnated with these passions, and felt vividly what they expressed glowingly. No one can express such passions now, for no one can feel them, or meet with any sympathy in his readers if he did. Again, the old poetry has a main element in its dissection of those complex mysteries of human character which conduce to abnormal vices and crimes, or lead to signal and extraordinary virtues. But our society, having got rid of temptations to any prominent vices and crimes, has necessarily rendered the moral average so equal, that there are no very salient virtues. Without its ancient food of strong passions, vast crimes, heroic excellences, poetry therefore is, if not actually starved to death, reduced to a very meagre diet. There is still the poetry of description—description of rocks, and trees, and waters, and common household life; and our young Gy-ei weave much of this insipid kind of composition into their love verses."


The coming race, Edward Bulwer-Lytton, 1871.
(Illustration: Carel Willink, 1942)

La Fin de Tout



"The End Of Passion, The End Of Belief, The End Of The World"

Quand nous sommes entrés dans la Guerre du Golfe - une bataille livrée autant pour les téléspectateurs que pour le territoire koweïtien - le Président George Herbert Bush nous a introduit au sein du Nouvel Ordre Mondial, l'euphémisme pour désigner l'État Supranational Corporatiste.

Dans le NWO, les ismes du passé sont jetés dans l'abîme du souvenir et reconfigurés en croyances criminelles.

Nationalisme ? Les corporations n'obéissent plus à aucune loi existante ou à quelconque frontière. On juge les opinions politiques en fonction de leur efficacité tels des circuits du commerce international. Le pays natal devient un Tiers-Monde balkanisé tandis que les héros sont maintenant représentés par des milliardaires comme Ted Turner ou George Soros, canonisés par les magazines de masse en raison de leur influence mondiale et de leur pouvoir.

Racisme ? Une valeur négative dans un monde où les sociétés se configurent elles-mêmes en missionnaires matérialistes parmi les nouvelles masses d'acheteurs multiculturels.

Dans l'ère du Novus Ordo Seclorum, seuls quelques pays Islamiques adhèrent à la religion de l'ancienne mode. Les pratiques du Nouvel Ordre Mondial sont colportés par des avatars numériques qui vendent la foi comme une méthode par laquelle les adeptes peuvent s'enrichir (voir Deepak Chopra, Créer de l'Affluence et Les Sept Lois Spirituelles du Succès). Ceux qui désespèrent dans leur quête d'un guide en qui croire souscrivent aux textes sacrés soutenus par les médias, peuplés d'anges, d'extraterrestres, ou d'extraterrestres angéliques. Dans un univers où tout est à vendre, le signe du dollar demeure l'unique indice de croyance. Plus nous collectons de $ derrière notre nom, plus nous gagnons de respect, voire même de dévotion.

Dans son roman 1984, George Orwell parlait de "Double langage", la langue d'état conçue pour inspirer la crainte en ôtant le sens ou en le travestissant. Dans l'État Supranational Corporatiste, le langage est devenu un outil par lequel sa vraie intention est déguisée ou reniée.

Des aphorismes issus du monde de l'entreprise comme "Just Do It!" - sont conçus pour ne pas être discutés, leur utilisation est commune et leurs connotations distrayantes. Le slogan doit encourager un comportement actif - comme extraire de l'argent de sa poche - et être immédiatement reconnaissable, un dispositif mnémotechnique qui imprime la conscience chaque fois qu'il est vu ou entendu, une litanie répétée à l'infini.

L'idéologie du Nouvel Ordre Mondial correspond au contrôle de l'esprit par le Double langage, à l'aide duquel les idées, les significations et croyances sont oubliées, négligées ou écrasées. Une idéologie privée d'idées ou d'idéaux qui se manifeste sournoisement à travers la culture – la Pop Culture.

Le triomphe du divertissement fournit une distraction importante issue du monde rusé des affaires. Des actualités réelles sont maintenant dépréciées par des ministres et présentées à la masse du grand public comme "paranoïa" et "théorie du complot."

Stars de cinéma. Sportifs célèbres. Assassins. Presse à scandales. La nuisance de la pop culture est si omniprésente et accablante qu'elle ôte aux masses la capacité de croire – et encore moins de penser - quoi que ce soit. L'incapacité de lire, de contempler, de réfléchir, est en fait une nouvelle épidémie connue sous le nom de dyslogie, une maladie causée par le surplus dévastateur d'informations.

Le système corporatiste supranational contrôle l'esprit de manière si totale que la majorité de ses serfs ne peuvent comprendre leur immersion totale à l'intérieur de ce système. Sa doctrine est diffusée par la routine du quotidien, elle malmène l'esprit à l'aide d'une confusion suractive de mots et d'images visant à priver l'esclave psychique de son instinct et de son réflexe défensif. Ou de ses croyances. Dépourvu du sens et du respect de soi, l'individu devient un placebo sur l'étalage sans fin des produits collectifs.

Le placebo du "divertissement" aide à étendre indéfiniment l'icône NWO du $ et rattache le qualitatif à son service. La police de l'art n'est pas requise dans un environnement qui convainc les masses que le $ est leur leader et leur unique déterminant comportemental et philosophique.

Quand Nietzsche annonçait la mort de Dieu, la critique d'art devint l'arbitre principal par qui la valeur de l'espèce humaine fut estimée. Il est maintenant évident que ceux qui sont habilités à juger l'art, ou à vendre l'art, promeuvent le stérile et le sans-âme comme moyens par lesquels le pouvoir peut être maintenu et l'argent peut être fait.





When we entered into the Gulf War --a battle fought for the minds of television viewers as much as for Kuwaiti territory-- President George Herbert Bush welcomed us to the New World Order, the euphemism for the Supranational Corporate State.

In the NWO, isms of the past are pitched into the memory hole and reconfigured as criminal beliefs.

Nationalism? Corporate cartels no longer observe existing law or boundary. Political views are judged for their efficiency as conduits of international trade. Native land becomes Balkanized third world territory while the native hero is represented by billionaires like Ted Turner or George Soros, who are canonized by mass magazines for their worldwide influence and power.

Racism? Negative value in a world in which corporations configure themselves as materialistic missionaries among new masses of multicultural buyers.

In the era of Novus Ordo Seclorum, only a few Islamic countries adhere to old-style religion. New World Order devotionals are hawked by digital avatars who sell faith as a method by which followers can enrich themselves (e.g. Deepak Chopra, Creating Affluence and The Seven Spiritual Laws of Success). Those who despair of locating a believable human shepherd subscribe to media-sponsored scriptures of angels, or aliens, or angelic aliens. In a universe where all is for sale, the dollar sign remains the sole remaining index of belief. The more dollar signs we collect behind our names the more we earn respect, even devotion.

In in the novel 1984, George Orwell wrote of "Doublespeak," the state language designed to inspire fear by the evasion and confusion of meaning. In the Supranational Corporate State, language has become a tool by which true intent is disguised or disavowed.

Corporate aphorisms-like "Just Do It!" --are devised to be unencumbered by common usage or distracting connotations. The tagline must encourage active behavior-such as extracting cash from one's pocket--and be instantly recognizable, a mnemonic device that imprints the conscious mind every time it hears or views the endlessly repeated mantra.

New World Order ideology is Doublespeak mind control, in which ideas, meaning and belief are forgotten, overlooked or overwhelmed. An ideology deprived of ideas or ideals is most deviously manifested through culture--Pop Culture.

The huzzah of entertainment provides important distraction from corporate subterfuge. Actual news stories are now written-off by ministers on the mass market payroll as "paranoia" and "conspiracy theory."

Movie stars. Sports stars. Murderers. Tabloid gossip. Pop culture noise is so ever-present and overwhelming that it removes the ability of the masses to believe--let alone think about--anything. The inability to read, to contemplate, to consider, is in fact a new epidemic known as dyslogia, a disease caused by the devastating overflow of information.

The supranational corporate system controls the mind so imposingly that nearly all its serfs are deprived of understanding their total immersion in the system. The doctrine is spread through trance of the everyday, battering the mind with a hyperkinetic confusion of words and images aimed at depriving the psychic slave of instinct and self-protection. Or belief. Without a sense of self and self-respect, the individual reaches for a placebo among the never-ending array of corporate products.

The placebo of "entertainment" helps to forever expand the NWO icon of the $ and tether the qualitative into its service. Art police are not required in an environment which convinces the masses that the $ is their leader and sole determinant of behavior and philosophy.

When Nietzsche announced the death of God, art criticism became the primary arbiter by which the value of the human species was judged. It is now obvious that those empowered to judge art, or sell art, promote the sterile and soulless as the means whereby power can be maintained and money can be made.



Adam Parfrey, End is Near!, 1998. (Illustrations: Norbert Kox, 2006/1991)

Le Roman Moderne



« Le système qui consiste à faire passer un produit pour de la littérature de qualité engendre une esthétique. Cela fonctionne sur un système de reconnaissance, de défamiliarisation limitée, de surprise prévisible. Plusieurs facteurs permettent au lecteur de se repérer. D'abord, le produit, quel qu'en soit le genre, doit s'appeler roman. Il semble acquis, dans les maisons d'édition, que la littérature, c'est le roman, c'est-à-dire une petite histoire, de préférence sentimentale, sans ambition excessive, dans laquelle s'agitent quelques leurres appelés «personnages». Dans ses Leçons américaines, Calvino dit que «la littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés». S'il a raison, elle agonise.

En second lieu, cette littérature «de qualité», qui fait les «coups» et les prix, adopte fréquemment des formes de représentation plus ou moins dérivées du réalisme qui triomphe dans la littérature de grande consommation, sous la forme flasque de la psychologie d'alcôve. Le même roman de divorces et d'adultères, à peu près, dont se régalaient déjà les petits-bourgeois de la Belle Époque. Les problèmes de couples inondent les librairies. Dan Franck a fait un malheur, il y a quelques années, avec La Séparation. On demande du jardin secret. Le roman exotique ou historique, autre réalisme abâtardi, exploite les inépuisables ressources offertes par l'Inde, l'Egypte ancienne, la marine à voile ou le Sud des États-Unis. Dans les deux cas, le réalisme se confond avec le folklore, collectif ou individuel. La personne, l'espace, le temps y sont considérés comme des réserves d'exotisme à exploiter. Le monde réel est un vaste parc d'attractions. Ce réalisme donne comme loi naturelle le mythe selon lequel un individu (ou une société) est un contenu, un fonds dans lequel il suffit à la littérature de puiser. Sartre appelait cela avec mépris «les corps simples de la psychologie». Le réalisme n'est pas réaliste. Le résultat est parfois distrayant, parfois navrant. Littérairement, cela donne quelque chose comme un éditorial de Elle ou un article de fond de Marie-Claire, plus le courrier du cœur et éventuellement l'article culturel: «Un week-end à Athènes», mais en deux cent cinquante pages.

Si, dans ce que l'on donne pour de la littérature plus novatrice, cette forme de représentation subit quelques distorsions, il apparaît néanmoins comme obligatoire que le récit, aussi fictif soit-il, paraisse plus ou moins «vécu», et donne ainsi une garantie d'authenticité. Il y a d'infinies variantes de la garantie d'authenticité: la confession sincère et brutale; le souvenir de famille; la sensation finement observée; la peinture des gens authentiques; le corps, le viscéral. Ainsi, le lecteur sait où il est, et peut se convaincre que l'auteur parle vrai. En outre, l'effacement contemporain des frontières entre roman et autobiographie, qui a donné naissance à des genres hybrides tels que l'«autofiction», favorise l'équivoque, et l'identification émotionnelle du récit à la personne de l'écrivain. Il est dès lors plus facile d'écouler le produit, quelle que soit sa qualité, en mettant en scène habilement l'auteur, en créant quelque scandale.

Une grande partie de la littérature d'aujourd'hui peut se ranger dans la catégorie «document humain». N'importe quoi est bon, suivant l'idéologie moderne de la transparence et de l'individualisme. Les confidences de M. Untel sont intéressantes par nature, parce que Untel est intéressant dans sa particularité. C'est l'idéologie des jeux télévisés, de la publicité, des reality show, de Loft story et des ouvrages d'Annie Ernaux. La plupart du temps, dans tous ces genres, le résultat est accablant, et sert pour l'essentiel à se rencogner dans le confort de la médiocrité, dans un narcissisme à petit feu, qui n'a pas même l'excuse de la démesure. Pour engendrer autre chose, la confession exige une stature humaine dont ceux qui la pratiquent sont fréquemment privés. Reste cette excuse de la médiocrité: la sincérité. »

La littérature sans estomac, Pierre Jourde, 2002.
(Picture: Chad Zumock & Alan Cox, 2012)

L'âge de l'envie et de la haine



« À l'époque où ce que nous appellerons l'âge historique se dégageait du crépuscule de la tradition, les Ana étaient déjà établis en différents États et avaient atteint un degré de civilisation analogue à celui dont jouissent en ce moment sur la terre les peuples les plus avancés. Ils connaissaient presque toutes nos inventions modernes, y compris l'emploi de la vapeur et du gaz. Les différents peuples étaient séparés par des rivalités violentes. Ils avaient des riches et des pauvres; ils avaient des orateurs et des conquérants; ils se faisaient la guerre pour une province ou pour une idée. Quoique les divers États reconnussent diverses formes de gouvernement, les institutions libres commençaient à avoir la prépondérance; les assemblées populaires avaient plus de puissance; la république exista bientôt partout; la démocratie, que les politiques européens les plus éclairés regardent devant eux comme le terme extrême du progrès politique et qui domine encore parmi les autres tribus du monde souterrain, considérées comme barbares, n'a laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels je me trouvais, que le souvenir d'un des tâtonnements les plus grossiers et les plus ignorants de l'enfance de la politique. C'était l'âge de l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions sociales plus ou moins violentes, des luttes entre les classes, et des guerres d'État à État. Cette phase dura cependant quelques siècles, et fut terminée, au moins chez les populations les plus nobles et les plus intelligentes, par la découverte graduelle des pouvoirs latents enfermés dans ce fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient sous le nom de vril. »

When what we should term the historical age emerged from the twilight of tradition, the Ana were already established in different communities, and had attained to a degree of civilisation very analogous to that which the more advanced nations above the earth now enjoy. They were familiar with most of our mechanical inventions, including the application of steam as well as gas. The communities were in fierce competition with each other. They had their rich and their poor; they had orators and conquerors; they made war either for a domain or an idea. Though the various states acknowledged various forms of government, free institutions were beginning to preponderate; popular assemblies increased in power; republics soon became general; the democracy to which the most enlightened European politicians look forward as the extreme goal of political advancement, and which still prevailed among other subterranean races, whom they despised as barbarians, the loftier family of Ana, to which belonged the tribe I was visiting, looked back to as one of the crude and ignorant experiments which belong to the infancy of political science. It was the age of envy and hate, of fierce passions, of constant social changes more or less violent, of strife between classes, of war between state and state. This phase of society lasted, however, for some ages, and was finally brought to a close, at least among the nobler and more intellectual populations, by the gradual discovery of the latent powers stored in the all-permeating fluid which they denominate Vril.

The coming race, Edward Bulwer-Lytton, 1871.
(Picture: Daido Moriyama, 1988)