Fluoglacial

Malice de loup ça se gueule



« On croit toujours que c'est le renard qui est fin. Les loups le sont. La cruauté, voyez-vous, inspire. Le loup qui est bien plus cruel que le renard est bien plus fin que lui. Malice de renard ça s'évente encore. Malice de loup!... Chez nous on dit "Malice de loup ça se gueule" voulant dire que c'est si fin, si droit, si rapide, et si prompt (si cruel aussi) qu'on hurle de surprise et d'alarme, et ça veut dire aussi qu'on hurle parce qu'avant de pouvoir hurler pour autre chose, généralement on a les dents dans la peau. »

Un roi sans divertissement, Jean Giono, 1947.
(Capture: Un roi sans divertissement, 1963.)

Un monde qui a dû éclater...



« A midi, tout est couvert, tout est effacé, il n'y a plus de monde, plus de bruits, plus rien. Des fumées lourdes coulent le long des toits, et emmantellent les maisons; l'ombre des fenêtres, le papillonnement de la neige qui tombe l'éclaircit et la rend d'un rose sang frais dans lequel on voit battre le métronome d'une main qui essuie le givre de la vitre, puis apparaît dans le carreau un visage émacié et cruel qui regarde.

Tous ces visages, qu'ils soient d'hommes, de femmes, même d'enfants, ont des barbes postiches faites de l'obscurité des pièces desquelles ils émergent, des arbres de raphia noir qui mangent leurs bouches. Ils ont tous l'air de prêtres d'une sorte de serpent à plumes, même le curé catholique, malgré l'ora pro nobis gravé sur le linteau de la fenêtre.

Une heure, deux heures, trois heures; la neige continue à tomber. Quatre heures; la nuit; on allume les âtres; il neige. Cinq heures. Six, sept; on allume les lampes; il neige. Dehors, il n'y a plus ni terre ni ciel, ni village, ni montagne; il n'y a plus que les amas croulant de cette épaisse poussière glacée d'un monde qui a dû éclater. La pièce même où l'âtre s'éteint n'est plus habitable. Il n'y a plus d'habitable, c'est-à-dire il n'y a plus d'endroit où l'on puisse imaginer un monde aux couleurs du paon, que le lit. Et encore, bien couverts et bien serrés, à deux, ou à trois, quatre, des fois cinq. On n'imagine pas que ça puisse être encore si vaste, les corps. »

Un roi sans divertissement, Jean Giono, 1947.

Moche ?



« Si la laideur, comme la beauté, est sans âge, la mocheté, elle, est sans doute davantage datée. Du moins, le mot "moche" apparaît-il tardivement - en 1878 exactement selon le dictionnaire. Autrement dit, à l'époque, à peu près, où l'économie de marché commence à étendre son emprise sur toutes les dimensions de l'existence. D'où cette hypothèse: la nouvelle nuance de l'idée de laideur introduite par le mot 'moche' ne serait pas sans rapport avec l'émergence d'une société nouvelle, liée à la grande industrie et aux produits et modes de vie (et de misère) qu'en aval elle suscite. La grande ville par exemple, si elle est bien le lieu où peut surgir une beauté nouvelle, est aussi celui de la mocheté. Car soumise, du fait de l'exode rural, à la pression de milliers de vies toujours plus amochées, elle voit ses formes anciennes s'enlaidir de banlieues informes. Affaire à la fois éthique et esthétique - affaire esth/éthique, la mocheté serait ainsi l'envers de la mode et du chic propres à la modernité. [...]

Rien d'une certaine façon n'aura, au XXe siècle, échappé à ce devenir-moche, pas même la mort: "Le monde moderne, écrit Péguy, a réussi à avilir ce qu'il y a peut-être de plus difficile à avilir au monde, parce que c'est quelque chose qui a, en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une incapacité singulière à être avili: il avilit la mort." Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un oeil sur ces désespérants funérariums qui aujourd'hui fleurissent au milieu des zones commerciale. Et ils sont d'autant plus emblématiques de la mocheté contemporaine qu'ils témoignent d'une dimension essentielle à notre "société de consolation": sa pitoyable volonté de tout présenter sous un emballage cosmétique. [...]

L'affaire, on le devine, n'est pas seulement esthétique (ni même éthique). Elle est d'abord économique et politique: les corps obèses et avachis, les visages affaissés, enlaidis, sont le produit de l'exposition à toutes les formes de l'exploitation et de la misère, matérielle comme symbolique. Silencieusement, ce qu'ils expriment en leur mocheté, c'est la réduction des existences à la simple survie. En ce sens, oui, on peut dire que le moche, l'informe, le non discipliné par des formes, est "dangereux pour la santé" - là où les formes, au contraire, sont un stimulant pour la vie; là où l'art, ce grand producteur de formes, est, selon le mot fameux de Nietzsche, "le grand stimulant de la vie". [...]

Or le moche est autre chose. Il fleurit, si l'on peut dire, hors du monde institué de l'art. Il règne là où c'est d'abord la culture de masse qui domine. En ce sens, il est parent du kitsch. Ou plutôt, il est au laid ce que le kitsch est au beau: sa prolifération bâtarde, minable, médiocre, pesante, monocorde. Il ne promet pas le bonheur (comme Stendhal le disait du beau): il promet, à coups de ronds-points et de zones commerciales, la médiocrité à perpétuité de vies vouées, par la "biopolitique" contemporaine, à la grisaille consumériste et l'hébétude télévisuelle.

Les contempteurs de l'âge "démocratique" (au sens de Tocqueville) y verront une fatalité, un destin, le taux de mocheté, diront-ils, ne peut que croître avec la massification et la mondialisation des formes de vie. Mieux vaut pourtant en appeler à la lutte: celle qui voit des sujets, toujours plus nombreux on l'espère, résister à la mocheté, travailler au "désamochage" (comme on parle de désamiantage) de leurs conditions d'existence, et s'emparer de leurs vies pour tâcher de les placer, chaque jour, sous le signe de la beauté. »

Jean-Claude Pinson, Moche de France, 2007.
(Picture: Europa City, 2022.)

CANCER



« Qui, sauf cas de perversion mentale, peut s'infliger le supplice de lire deux cent cinquante pages de cette dégoulinade verbale ininterrompue? On a beau se raisonner, se forcer, penser que la littérature est parfois ardue, rien à faire. Tout sonne faux, depuis le début et la citation d'Anna Freud, les personnages genre rock underground, l'incipit. Ce pensum pour jobards en quête des signes extérieurs de génie n'est qu'une interminable démonstration du postulat de départ: attention, là c'est du littéraire, du saignant, du brutal, du sans concessions. Le plus navrant, dans ce cas, c'est que le présumé inouïsme de la chose (pour écrire comme Alphonse Allais) est en réalité prévisible point par point. Écrire, pour Mehdi Belhaj Kacem, c'est s'employer à faire signe qu'on est un grand écrivain, audacieux, moderne (c'est-à-dire à faire tout ce que l'écrivain populaire ne fait pas): absence de ponctuation, autocommentaire permanent, scatologie omniprésente (le grand écrivain est celui qui transcende les fonctions basses dans un lyrisme échevelé). Tout a une fonction très précise, dans cette fabrication. Le sexe, le vomi, le caca, c'est pour montrer qu'on ne triche pas, qu'on baigne dans le réel (mais qu'on en fait de la poésie). La syntaxe dépourvue de liens et de pauses, c'est pour montrer, de même, qu'on ne s'arrête pas à des vétilles et à des petitesses de réflexion, on ne coupe pas, on est en ligne directe avec l'inspiration, l'inconscient, tout le bazar. Bref, le bon vieux schéma de la littérature à l'épate.

Bien entendu, personne n'a pu lire ça. En revanche, ça s'est vendu. Le phénomène n'est pas si mystérieux qu'il en a l'air: en littérature on vend aussi de l'image. Un roman qui a pour sujet un musicien de rock devenu épave, roman intitulé Cancer, écrit à dix-sept ans, par un individu qui fait un regard mauvais sur une photo floue en quatrième de couverture, genre attention je ne rigole pas, un tel roman a tout pour plaire aux Inrockuptibles, engendrer de la copie, créer une légende. Peu importe, après tant de valeur ajoutée symbolique, qu'on le lise ou pas. »

La littérature sans estomac, Pierre Jourde, 2002.
(Picture: La Crise Du Logement, 1956)

Échapper à l'Histoire



« La liberté de faire l'histoire dont se targue l'homme moderne est illusoire pour la quasi-totalité du genre humain. Il lui reste tout au plus la liberté de choisir entre deux possibilités: 1° s'opposer à l'histoire que fait la toute petite minorité (et, dans ce cas, il a la liberté de choisir entre le suicide et la déportation); 2° se réfugier dans une existence sous-humaine ou dans l'évasion. La liberté qu'implique l'existence "historique" a pu être possible - et encore dans certaines limites - au début de l'époque moderne, mais elle tend à devenir inaccessible à mesure que cette époque devient plus "historique", nous voulons dire plus étrangère à tout modèle transhistorique. D'une manière naturelle, le marxisme et le fascisme, par exemple, doivent aboutir à la constitution de deux types d'existence historique: celle du chef (le seul vraiment "libre") et celle des adhérents qui découvrent dans l'existence historique du chef non un archétype de leur propre existence, mais le législateur des gestes qui leur sont provisoirement permis. Ainsi pour l'homme traditionnel, l'homme moderne n'offre le type ni d'un être libre, ni d'un créateur d'histoire. »

Le mythe de l'éternel retour, Mircea Eliade, 1949.
(Picture: Cronos, 1993)

La Fin de Tout



"The End Of Passion, The End Of Belief, The End Of The World"

Quand nous sommes entrés dans la Guerre du Golfe - une bataille livrée autant pour les téléspectateurs que pour le territoire koweïtien - le Président George Herbert Bush nous a introduit au sein du Nouvel Ordre Mondial, l'euphémisme pour désigner l'État Supranational Corporatiste.

Dans le NWO, les ismes du passé sont jetés dans l'abîme du souvenir et reconfigurés en croyances criminelles.

Nationalisme ? Les corporations n'obéissent plus à aucune loi existante ou à quelconque frontière. On juge les opinions politiques en fonction de leur efficacité tels des circuits du commerce international. Le pays natal devient un Tiers-Monde balkanisé tandis que les héros sont maintenant représentés par des milliardaires comme Ted Turner ou George Soros, canonisés par les magazines de masse en raison de leur influence mondiale et de leur pouvoir.

Racisme ? Une valeur négative dans un monde où les sociétés se configurent elles-mêmes en missionnaires matérialistes parmi les nouvelles masses d'acheteurs multiculturels.

Dans l'ère du Novus Ordo Seclorum, seuls quelques pays Islamiques adhèrent à la religion de l'ancienne mode. Les pratiques du Nouvel Ordre Mondial sont colportés par des avatars numériques qui vendent la foi comme une méthode par laquelle les adeptes peuvent s'enrichir (voir Deepak Chopra, Créer de l'Affluence et Les Sept Lois Spirituelles du Succès). Ceux qui désespèrent dans leur quête d'un guide en qui croire souscrivent aux textes sacrés soutenus par les médias, peuplés d'anges, d'extraterrestres, ou d'extraterrestres angéliques. Dans un univers où tout est à vendre, le signe du dollar demeure l'unique indice de croyance. Plus nous collectons de $ derrière notre nom, plus nous gagnons de respect, voire même de dévotion.

Dans son roman 1984, George Orwell parlait de "Double langage", la langue d'état conçue pour inspirer la crainte en ôtant le sens ou en le travestissant. Dans l'État Supranational Corporatiste, le langage est devenu un outil par lequel sa vraie intention est déguisée ou reniée.

Des aphorismes issus du monde de l'entreprise comme "Just Do It!" - sont conçus pour ne pas être discutés, leur utilisation est commune et leurs connotations distrayantes. Le slogan doit encourager un comportement actif - comme extraire de l'argent de sa poche - et être immédiatement reconnaissable, un dispositif mnémotechnique qui imprime la conscience chaque fois qu'il est vu ou entendu, une litanie répétée à l'infini.

L'idéologie du Nouvel Ordre Mondial correspond au contrôle de l'esprit par le Double langage, à l'aide duquel les idées, les significations et croyances sont oubliées, négligées ou écrasées. Une idéologie privée d'idées ou d'idéaux qui se manifeste sournoisement à travers la culture – la Pop Culture.

Le triomphe du divertissement fournit une distraction importante issue du monde rusé des affaires. Des actualités réelles sont maintenant dépréciées par des ministres et présentées à la masse du grand public comme "paranoïa" et "théorie du complot."

Stars de cinéma. Sportifs célèbres. Assassins. Presse à scandales. La nuisance de la pop culture est si omniprésente et accablante qu'elle ôte aux masses la capacité de croire – et encore moins de penser - quoi que ce soit. L'incapacité de lire, de contempler, de réfléchir, est en fait une nouvelle épidémie connue sous le nom de dyslogie, une maladie causée par le surplus dévastateur d'informations.

Le système corporatiste supranational contrôle l'esprit de manière si totale que la majorité de ses serfs ne peuvent comprendre leur immersion totale à l'intérieur de ce système. Sa doctrine est diffusée par la routine du quotidien, elle malmène l'esprit à l'aide d'une confusion suractive de mots et d'images visant à priver l'esclave psychique de son instinct et de son réflexe défensif. Ou de ses croyances. Dépourvu du sens et du respect de soi, l'individu devient un placebo sur l'étalage sans fin des produits collectifs.

Le placebo du "divertissement" aide à étendre indéfiniment l'icône NWO du $ et rattache le qualitatif à son service. La police de l'art n'est pas requise dans un environnement qui convainc les masses que le $ est leur leader et leur unique déterminant comportemental et philosophique.

Quand Nietzsche annonçait la mort de Dieu, la critique d'art devint l'arbitre principal par qui la valeur de l'espèce humaine fut estimée. Il est maintenant évident que ceux qui sont habilités à juger l'art, ou à vendre l'art, promeuvent le stérile et le sans-âme comme moyens par lesquels le pouvoir peut être maintenu et l'argent peut être fait.





When we entered into the Gulf War --a battle fought for the minds of television viewers as much as for Kuwaiti territory-- President George Herbert Bush welcomed us to the New World Order, the euphemism for the Supranational Corporate State.

In the NWO, isms of the past are pitched into the memory hole and reconfigured as criminal beliefs.

Nationalism? Corporate cartels no longer observe existing law or boundary. Political views are judged for their efficiency as conduits of international trade. Native land becomes Balkanized third world territory while the native hero is represented by billionaires like Ted Turner or George Soros, who are canonized by mass magazines for their worldwide influence and power.

Racism? Negative value in a world in which corporations configure themselves as materialistic missionaries among new masses of multicultural buyers.

In the era of Novus Ordo Seclorum, only a few Islamic countries adhere to old-style religion. New World Order devotionals are hawked by digital avatars who sell faith as a method by which followers can enrich themselves (e.g. Deepak Chopra, Creating Affluence and The Seven Spiritual Laws of Success). Those who despair of locating a believable human shepherd subscribe to media-sponsored scriptures of angels, or aliens, or angelic aliens. In a universe where all is for sale, the dollar sign remains the sole remaining index of belief. The more dollar signs we collect behind our names the more we earn respect, even devotion.

In in the novel 1984, George Orwell wrote of "Doublespeak," the state language designed to inspire fear by the evasion and confusion of meaning. In the Supranational Corporate State, language has become a tool by which true intent is disguised or disavowed.

Corporate aphorisms-like "Just Do It!" --are devised to be unencumbered by common usage or distracting connotations. The tagline must encourage active behavior-such as extracting cash from one's pocket--and be instantly recognizable, a mnemonic device that imprints the conscious mind every time it hears or views the endlessly repeated mantra.

New World Order ideology is Doublespeak mind control, in which ideas, meaning and belief are forgotten, overlooked or overwhelmed. An ideology deprived of ideas or ideals is most deviously manifested through culture--Pop Culture.

The huzzah of entertainment provides important distraction from corporate subterfuge. Actual news stories are now written-off by ministers on the mass market payroll as "paranoia" and "conspiracy theory."

Movie stars. Sports stars. Murderers. Tabloid gossip. Pop culture noise is so ever-present and overwhelming that it removes the ability of the masses to believe--let alone think about--anything. The inability to read, to contemplate, to consider, is in fact a new epidemic known as dyslogia, a disease caused by the devastating overflow of information.

The supranational corporate system controls the mind so imposingly that nearly all its serfs are deprived of understanding their total immersion in the system. The doctrine is spread through trance of the everyday, battering the mind with a hyperkinetic confusion of words and images aimed at depriving the psychic slave of instinct and self-protection. Or belief. Without a sense of self and self-respect, the individual reaches for a placebo among the never-ending array of corporate products.

The placebo of "entertainment" helps to forever expand the NWO icon of the $ and tether the qualitative into its service. Art police are not required in an environment which convinces the masses that the $ is their leader and sole determinant of behavior and philosophy.

When Nietzsche announced the death of God, art criticism became the primary arbiter by which the value of the human species was judged. It is now obvious that those empowered to judge art, or sell art, promote the sterile and soulless as the means whereby power can be maintained and money can be made.



Adam Parfrey, End is Near!, 1998. (Illustrations: Norbert Kox, 2006/1991)

Le Roman Moderne



« Le système qui consiste à faire passer un produit pour de la littérature de qualité engendre une esthétique. Cela fonctionne sur un système de reconnaissance, de défamiliarisation limitée, de surprise prévisible. Plusieurs facteurs permettent au lecteur de se repérer. D'abord, le produit, quel qu'en soit le genre, doit s'appeler roman. Il semble acquis, dans les maisons d'édition, que la littérature, c'est le roman, c'est-à-dire une petite histoire, de préférence sentimentale, sans ambition excessive, dans laquelle s'agitent quelques leurres appelés «personnages». Dans ses Leçons américaines, Calvino dit que «la littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés». S'il a raison, elle agonise.

En second lieu, cette littérature «de qualité», qui fait les «coups» et les prix, adopte fréquemment des formes de représentation plus ou moins dérivées du réalisme qui triomphe dans la littérature de grande consommation, sous la forme flasque de la psychologie d'alcôve. Le même roman de divorces et d'adultères, à peu près, dont se régalaient déjà les petits-bourgeois de la Belle Époque. Les problèmes de couples inondent les librairies. Dan Franck a fait un malheur, il y a quelques années, avec La Séparation. On demande du jardin secret. Le roman exotique ou historique, autre réalisme abâtardi, exploite les inépuisables ressources offertes par l'Inde, l'Egypte ancienne, la marine à voile ou le Sud des États-Unis. Dans les deux cas, le réalisme se confond avec le folklore, collectif ou individuel. La personne, l'espace, le temps y sont considérés comme des réserves d'exotisme à exploiter. Le monde réel est un vaste parc d'attractions. Ce réalisme donne comme loi naturelle le mythe selon lequel un individu (ou une société) est un contenu, un fonds dans lequel il suffit à la littérature de puiser. Sartre appelait cela avec mépris «les corps simples de la psychologie». Le réalisme n'est pas réaliste. Le résultat est parfois distrayant, parfois navrant. Littérairement, cela donne quelque chose comme un éditorial de Elle ou un article de fond de Marie-Claire, plus le courrier du cœur et éventuellement l'article culturel: «Un week-end à Athènes», mais en deux cent cinquante pages.

Si, dans ce que l'on donne pour de la littérature plus novatrice, cette forme de représentation subit quelques distorsions, il apparaît néanmoins comme obligatoire que le récit, aussi fictif soit-il, paraisse plus ou moins «vécu», et donne ainsi une garantie d'authenticité. Il y a d'infinies variantes de la garantie d'authenticité: la confession sincère et brutale; le souvenir de famille; la sensation finement observée; la peinture des gens authentiques; le corps, le viscéral. Ainsi, le lecteur sait où il est, et peut se convaincre que l'auteur parle vrai. En outre, l'effacement contemporain des frontières entre roman et autobiographie, qui a donné naissance à des genres hybrides tels que l'«autofiction», favorise l'équivoque, et l'identification émotionnelle du récit à la personne de l'écrivain. Il est dès lors plus facile d'écouler le produit, quelle que soit sa qualité, en mettant en scène habilement l'auteur, en créant quelque scandale.

Une grande partie de la littérature d'aujourd'hui peut se ranger dans la catégorie «document humain». N'importe quoi est bon, suivant l'idéologie moderne de la transparence et de l'individualisme. Les confidences de M. Untel sont intéressantes par nature, parce que Untel est intéressant dans sa particularité. C'est l'idéologie des jeux télévisés, de la publicité, des reality show, de Loft story et des ouvrages d'Annie Ernaux. La plupart du temps, dans tous ces genres, le résultat est accablant, et sert pour l'essentiel à se rencogner dans le confort de la médiocrité, dans un narcissisme à petit feu, qui n'a pas même l'excuse de la démesure. Pour engendrer autre chose, la confession exige une stature humaine dont ceux qui la pratiquent sont fréquemment privés. Reste cette excuse de la médiocrité: la sincérité. »

La littérature sans estomac, Pierre Jourde, 2002.
(Picture: Chad Zumock & Alan Cox, 2012)

Postpassé



« Enfin, regardons en l'air, je veux dire chez les intellectuels: ce sont "des simulacres partout!", la postmodernité, la posthistoire, le posthumanisme, la postcritique, n'importe quoi pourvu que ce soit "post", et même maintenant "postpost". Certes, on peut sourire de cette forme de résignation élégante ("nous n'avons plus rien à espérer qu'une chaire d'université"); mais elle reflète à sa manière un état d'esprit largement répandu: le sentiment que même si rien ne va plus, les jeux sont faits, l'avenir est révolu, le conflit impossible. Si ce n'étaient l'extrême droite, les islamistes, les homophobes et les fumeurs, c'est-à-dire tout ce qui prétend encore incarner le monde d'hier, on se demande ce qui serait encore à même, aujourd'hui, de provoquer la colère publique. Une telle absence d'espoir n'est pas pour autant un désespoir; ce n'est pas non plus de l'inertie, bien au contraire: il faut que tout "bouge", toujours plus vite. C'est du nihilisme maniaco-dépressif. »

Éloge de la démotivation, Guillaume Paoli, 2008.
(Illustration: Gudmundur Erro, 1970)

La Loi de la Cause et de l'Effet



« Selon la conception indienne, tout homme naît avec une dette, mais la liberté d'en contracter de nouvelles. Son existence forme une longue série de paiements et d'emprunts dont la comptabilité n'est pas toujours apparente. Celui qui n'est pas totalement dénué d'intelligence peut supporter avec sérénité les souffrances, les douleurs, les coups qu'il reçoit, les injustices dont il est l'objet, etc., parce que chacune d'entre elles résout une équation karmique demeurée sans solution au cours d'une existence antérieure. Évidemment, la spéculation indienne a cherché et découvert de très bonne heure des moyens par lesquels l'homme peut se libérer de cette chaîne sans fin cause-effet-cause, etc. régie par la loi karmique. Mais de telles solutions n'infirment en rien le sens des souffrances; au contraire, elles le renforcent.

Tout comme le Yoga, le bouddhisme part du principe que l'existence entière est douleur, et il offre la possibilité de dépasser d'une manière concrète et définitive cette suite ininterrompue de souffrances à laquelle se réduit toute existence humaine en dernière analyse. Mais le bouddhisme, comme le Yoga et comme d'ailleurs n'importe quelle autre méthode indienne de conquête de la liberté, ne met pas en doute un seul instant la "normalité" de la douleur. Quant au Vedânta, pour lui la souffrance n'est "illusoire" que dans la mesure où l'est l'Univers entier; ni l'expérience humaine de la douleur, ni l'Univers ne sont des réalités au sens ontologique du terme. En dehors de l'exception constitué par les écoles matérialistes Lokâyata et Chârvâka - pour lesquelles ils n'existe ni "âme", ni "Dieu", et qui considèrent la fuite de la douleur et la recherche du plaisir comme le seul but sensé que puisse se proposer l'homme - l'Inde entière a accordé aux souffrances, de quelque nature qu'elles soient (cosmiques, psychologiques ou historiques), un sens et une fonction bien déterminés. Le karma garantit que tout ce qui se produit dans le monde a lieu en conformité avec la loi immuable de la cause et de l'effet. »

Le mythe de l'éternel retour, Mircea Eliade, 1949.

Sortons !



« Y a-t-il quelque chose de plus ridicule au monde que vingt hommes qui s'acharnent à redoubler le miaulement plaintif d'un violon? Ces franches déclarations feront bondir tous les maniaques de musique, ce qui réveillera un peu l'atmosphère somnolente des salles de concerts. Entrons-y ensemble, voulez-vous ? Entrons dans l'un de ces hôpitaux de sons anémiés. Tenez : la première mesure vous coule dans l'oreille l'ennui du déjà entendu et vous donne un avant-goût de l'ennui qui coulera de la mesure suivante. Nous sirotons ainsi, de mesure en mesure, deux ou trois qualités d'ennui en attendant toujours la sensation extraordinaire qui ne viendra jamais. Nous voyons en attendant s'opérer autour de nous un mélange écœurant formé par la monotonie des sensations et par la pâmoison stupide et religieuse des auditeurs, ivres de savourer pour la millième fois, avec la patience d'un bouddhiste, une extase élégante et à la mode. Pouah ! Sortons vite, car je ne puis guère réprimer trop longtemps mon désir fou de créer enfin une véritable réalité musicale en distribuant à droite et à gauche de belles gifles sonores, enjambant et culbutant violons et pianos, contrebasses et orgues gémissantes ! Sortons ! »

L'arte dei rumori, Luigi Russolo, 1913.
(Picture: La Rivolta, 1911)