Fluoglacial - Tendances Négatives

Aux Origines du Mal : Chapitre III

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L'ENSORCELÉE - JULES BARBEY D'AUREVILLY - 1852.


LE CHOUAN

C’était tout simplement l’écusson de la monarchie, les trois fleurs de lys, belles comme des fers de lance, dont la France avait été couronnée tant de siècles, et dont son front révolté ne voulait plus ! Aux yeux de ce Chouan, un tel signe était le saint emblème de la cause pour laquelle il avait vainement combattu. Il l’embrassa donc à plusieurs reprises, comme Bayard expirant embrassa la croix de son épée. Mais, si la passion de ses baisers fut aussi pieuse que celle du Chevalier sans reproche, elle fut aussi plus désolée, car la croix parlait d’espérance, et les armes de France n’en parlaient plus !

Quand il eut ainsi apaisé la tendresse de sa dernière heure, lui qui n’avait pas sur son glaive le signe du martyre divin qui ordonne même aux héros de se résigner et de souffrir, il saisit près de lui sa compagne, son espingole, chaude encore de tant de morts qu’elle avait données le matin même, et, toujours silencieux et sans qu’un mot ou un soupir vînt faire trembler ses lèvres, bronzées par la poudre de la cartouche, il appuya l’arme contre son mâle visage et poussa du pied la détente. Le coup partit. La forêt de Cerisy en répéta la détonation par éclats qui se succédèrent et rebondirent dans ses échos mugissants. Le soleil venait de disparaître. Ils étaient tombés tous deux à la même heure, l’un derrière la vie, l’autre derrière l’horizon.


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Aux Origines du Mal : Chapitre II

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MELMOTH - CHARLES ROBERT MATURIN - 1820.


L'INVERSION

- Si j'ai consenti, repris t-il, à travailler à leur œuvre obscure, à devenir un apprenti de Satan, à recevoir des leçons de torture, si j'ai décrit les souffrances qu'elles produisent, je n'en méprise pas moins toutes ces choses, les hommes tout autant que leurs œuvres. Leurs croyances sont fausses et n'aboutissent à rien. Un credo est nécessaire, dit-on ; le plus faux est le meilleur, car le mensonge du moins est flatteur. Le plus grand coupable peut être absous en espionnant un ennemi du ciel. Je deviens innocent en devenant le bourreau du délinquant que je trahis et dénonce ; dans le langage judiciaire des Anglais on appelle cela espion (king's evidence). On peut sauver sa vie en en sacrifiant une autre. C'est là un marché que chacun est disposé à conclure.

Chaque tison de votre bûcher sera en moins dans mon enfer; chaque goutte d'eau dont je vous prive, je la boirai dans le feu de soufre où je dois être précipité ; chaque larme que je fais couler, chaque gémissement qui s'exhale par mon fait sera diminué des miens. [...] Ma théologie est la meilleure. C'est une hostilité complète contre tous ceux dont les chagrins peuvent diminuer les miens. Vos crimes remplaçant mes vertus, je peux donc m'en passer. J'ai outragé la nature, mais vous avez offensé Dieu et l'Église. Vous êtes mon triomphe, ma vengeance. Je n'ai nul besoin de croire, vous souffrez, cela me suffit.


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Aux Origines du Mal : Chapitre I

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LE MOINE - MATTHEW GREGORY LEWIS - 1796.

Retour à rebours à travers quelques ouvrages du grand 19ème siècle. Une époque sous l'emprise du Mal, où la religion ensorcelait encore les écrivains et les transcendait. Une ère refusant la médiocrité, fascinée par l'obscur, où l'ombre meurtrière de l'Inquisition et la crainte du Patron planaient toujours. Un temps qui nous conte les plus folles tortures et atrocités légitimées par un seul mot : Dieu. Au-to-da-fé ! Des couvents transformés en pénitenciers, peuplés de moines sadiques, de la sorcellerie et de la superstition, des lynchages et lapidations en tous genres, de la souffrance à n'en plus finir, tel sera le lot de ces sombres récits anglais puis français, constatant la perte définitive du Paradis. Un vortex d'infamie mélangeant restes barbares du Moyen-Âge, mystique et romantisme noir. Commencement par le plus marquant de tous : THE MONK. Bienvenue au Purgatoire. (À suivre : MELMOTH)


LA TENTATION

L'homme est né pour la société. Si peu qu'il soit attaché au monde, il ne peut ni l'oublier entièrement, ni supporter d'en être oublié. Dégoûté des crimes ou de l'absurdité des hommes, le misanthrope les fuit ; il se résout à se faire ermite, s'enterre dans le creux de quelque sombre rocher. Tant que la haine enflamme son sein, il peut se trouver satisfait de sa condition ; mais quand son ressentiment commence à se refroidir, quand le temps a mûri ses chagrins et guéri les blessures qu'il avait emporté dans sa solitude, croyez-vous que cette satisfaction demeure sa compagne ?

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Ce qu'il nous faut c'est la haine...

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Mon art consistant à exploiter le mal, puisque je suis poète, on ne peut s'étonner que je m'occupe de ces choses, des conflits par quoi se caractérise la plus pathétique des époques. Le poète s'occupe du mal. C'est son rôle de voir la beauté qui s'y trouve, de l'en extraire (ou d'y mettre celle qu'il désire, par orgueil?) et de l'utiliser. L'erreur intéresse le poète, puisque l'erreur seule enseigne la vérité. Je répète ici que le poète est asocial (apparemment), il chante les erreurs, il les enchante ensuite afin qu'elles servent - ou la soient - la beauté du lendemain. La définition du mal me fait croire qu'il n'est que le résidu de Dieu. La poésie ou l'art d'utiliser les restes. D'utiliser la merde et de vous la faire bouffer. Par mal, j'entends ici le péché contre les lois sociales ou religieuses (de la religion d'État) alors que le Mal n'existe que dans le fait de donner la mort, ou d'empêcher la vie. N'essayez pas de prendre appui sur cette définition rapide pour condamner les meurtres. Tuer c'est souvent donner la vie. Tuer peut être bien. On le reconnait à l'exaltation joyeuse du meurtrier. [...] Il tue pour qu'il vive puisque ces meurtres sont le prétexte et le moyen d'une vie plus haute. Le seul crime serait de se détruire soi-même car du coup c'est tuer la seule vie qui compte, celle de son esprit.

Pompes Funèbres, Jean Genet, 1947.

L'Homme est un automate...

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En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas s'y tromper : l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu, l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris ? Ce sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe, et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité ; il n'est plus qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de l'hypothétique animal ; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien ; l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui émerge, celui d'être tombé dans l'eau.

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Contre les tâches de sang intellectuelles.

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Le mal s’insurge contre le bien. Il ne peut pas faire moins. C’est une preuve d’amitié de ne pas s’apercevoir de l’augmentation de celle de nos amis. L’amour n’est pas le bonheur. Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à nous corriger, à louer dans les autres ce qui nous manque. Les hommes qui ont pris la résolution de détester leurs semblables ignorent qu’il faut commencer par se détester soi-même.

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Le Désespéré, Léon Bloy, 1886.

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Que diable voulez-vous que puisse rêver, aujourd'hui, un adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et que l'exploitation commerciale fait vomir? Les croisades ne sont plus, ni les nobles aventures lointaines d'aucune sorte. Le globe entier est devenu raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais à toutes les intersections de l'infini. Il ne reste plus que l'Art. Un art proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif, guenilleux et catacombal. Mais, quand même, c'est l'unique refuge pour quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse dans les charogneux carrefours du monde.

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RIEN CHANGE

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L'homme moderne doit veiller à mobiliser constamment ses capacités consommatives. S'il l'oublie, on lui rappellera gentiment et instamment qu'il n'a pas le droit de ne pas être heureux.

Ce n'est plus le désir, ni même le "goût" ou l'inclinaison spécifique qui sont en jeu, c'est une curiosité généralisée mue par une hantise diffuse - c'est la "fun morality", ou l'impératif de s'amuser, d'exploiter à fond toutes les possibilités de se faire vibrer, jouir, ou gratifier.

Ce à quoi ont droit tous les acculturés ce n'est pas à la culture, c'est au recyclage culturel. C'est à "être dans le coup", c'est à "savoir ce qui se fait", c'est à remettre à jour, tous les mois ou tous les ans, sa panoplie culturelle. C'est à subir cette contrainte de brève amplitude, perpétuellement mouvante comme la mode, et qui est l'inverse absolu de la culture.

On donne à consommer de la Femme aux femmes, des Jeunes aux jeunes, et, dans cette émancipation formelle et narcissique, on réussit à conjurer leur libération réelle. Ou encore: en assignant les Jeunes à la Révolte on fait d'une pierre deux coups : on conjure la révolte diffuse dans toute la société en l'affectant à une catégorie particulière, et on neutralise cette catégorie en la circonscrivant dans un rôle particulier : la révolte.

Le fait qu'aujourd'hui les ennemis jadis mortels se parlent, que les idéologies les plus farouchement opposées "dialoguent", qu'une sorte de coexistence pacifique s'installe à tous les niveaux, que les mœurs s'assouplissent, tout ceci ne signifie pas du tout un progrès "humaniste" dans les relations humaines, une plus grande compréhension des problèmes, et autres fadaises. Cela signifie simplement que les idéologies, les opinions, les vertus et les vices n'étant plus à la limite qu'un matériel d'échange et de consommation, tous les contradictoires s'équivalent dans le jeu des signes. La tolérance dans ce contexte n'est plus ni un trait psychologique ni une vertu : c'est une modalité du système lui-même.

La société de consommation, Jean Baudrillard, 1970.

Vous êtes sur la liste ?, Arnaud Sagnard, 2008.



LES DEUX DOIGTS DANS LA PRISE PART.III (PART.I, PART.II)

C'est bien joli les années 70, mais que sont devenus les branchés aujourd'hui ? Ou plutôt les hipsters devrais-je dire. Ces multiactivistes du néant propageant leur culture de façade depuis trop longtemps. Ces idiots utiles du capital bien plus asservis au marché que les consommateurs lambdas qu'ils méprisent. Ces suiveurs consensuels se complaisant dans la sécurité de leur environnement capitonné. Ces mutants uniformes ayant progressivement gagné les classes dirigeantes. Le glas a sonné pour ces vers !

Et c'est Arnaud Sagnard qui tire sur la corde avec cet ouvrage empli de haine positive. Journaliste (20 Minutes, Technikart, GQ) créateur (Irreverent), dégouté du milieu dans lequel il baignait, le trentenaire mal rasé à lunettes a mené cette enquête sur la tyrannie des branchés. Travail sociologique décapant et ordonné, le verbe est acéré et le résultat sans appel : la hype ne sert plus qu'à une seule chose, être elle-même. Un CHIC TYPE en avait déjà fait un excellent résumé que je vous invite à lire. Je vais donc plutôt vous citer quelques passages clés du livre. La bise à Tania et Mouloud.



LA NUIT CONSANGUINE





Noblesse, luxe, secret, uniformisation, entre-soi, la nuit branchée est consanguine. Ce goût pour l'exclusivité n'est rien d'autre qu'une culture déguisée de l'exclusion. Plus les cercles concentriques des réseaux de connaissances se resserrent, moins de gens peuvent participer aux évènements et paradoxalement, de plus en plus en parlent. [...] S'il était possible d'ouvrir des lieux encore plus petits, nous serions les premiers à nous y précipiter. Il reste les toilettes me direz-vous. [...] Voilà où s'achève la succession de cercles concentriques composant la nuit des branchés, elle aboutit à la formation d'un parfait petit enclos transparent sur fond blanc où flottent quelques merdes.

A chaque fois que la hype sort, elle passe son temps à immortaliser sa présence à l'intérieur. Jamais un échantillon de population ne s'est autant enregistré, montré et regardé. [...] Si certains pouvaient s'enculer sur place devant l'objectif de leur iPhone, ils le feraient volontiers. Il ne s'agit pas ici de se reproduire, cela ferait un initié de plus, mais de s'assembler pour ne faire qu'un afin de gagner de la place. Moins on est de fous, plus on jouit.

Sur toutes ces images, on ne voit pas d'intrus, aucun mec en mocassins achetés chez André, ni sous-pull, ni de choucroute blonde. Non qu'ils ne veuillent pas les photographier mais parce qu'il y en a tout simplement pas. Personne ne peut y atterrir par erreur. La branchitude est un système surefficace, il y a trop de gens à connaître, trop de sas à franchir.

L'été, je ne croise jamais sur le bateau Concorde Atlantique ma boulangère, qui aime pourtant danser, et encore moins de BTS Force de vente. La nouvelle hygiène sociologique a triomphé.





QUELLES LUNETTES POUR QUEL BRANCHÉ :

Chez Jeannette, on croise un taux de lunettes à montures carrées noires le plus élevé au mètre carré. Il s'agit d'un indicateur infaillible du degré de branchitude. [...] Le sommet de la hype étant de porter de larges montures sans verre comme le fait parfois Yvan Rodic, facehunter le plus célèbre d'Europe. Quelques éléments pour se repérer : les montures rectangulaires classiques appartiennent aux membres de la tribu des médias, les montures excentriques mais de forme angulaires sont l'apanage des architectes et des designers, les lunettes à la Terry Richardson dénotent une appartenance au monde de la mode, les formes inspirées des bésicles portées dans les années 50 sont le signe d'un goût prononcé pour la culture numérique. Enfin les larges montures semblables à celles que portaient les groupes de rap américains au début des années 80 vous aident à repérer une personne travaillant dans le milieu musical. Ceux qui ne portent pas de lunettes y songent tout simplement.


C'est cela la morale de la hype, la phrase qui s'inscrit dès qu'un des membres accepte qu'un inférieur devienne son ami sur myspace.com, "Thanks for the add". Merci de m'avoir ajouté, merci de m'avoir laisser entrer dans le cercle, merci de ne pas me laisser dehors avec les autres.



LE PETIT PEUPLE BRANCHÉ


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Il y a l'énigmatique trimestriel Standard dont le rédacteur en chef bénévole gagne sa vie comme veilleur de nuit, WAD, trimestriel consacré à la mode mais qui parle surtout de ses amis à ses amis. [...] On retrouve décuplé le culte du copinage que nous, branchés, reprochons aux hebdomadaires ou au Monde littéraire. A cet égard, WAD n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'émission de Michel Drucker Vivement dimanche diffusée sur France 2. [...] On trouve également dans notre librairie Clark, magazine qui a découvert la street culture (le graff, le hip-hop, le skate...) depuis qu'elle a précisément quitté la rue. Malgré ses vingt ans de retard, cette publication a l'avantage d'accorder une large place au graphisme. Il faut y ajouter les revues hors de prix, Purple et Nuke qui offrent en grand format l'étalage du vide contemporain.


LA RECETTE DU MAG BRANCHÉ :



Une fois trouvés les annonceurs, il suffit de placer entre les publicités des articles présentant les derniers objets arrivés chez Colette, faisant l'éloge d'un designer avec des photos de ses œuvres libres de droit ou révélant une sélection de disques choisis par un DJ, des bons plans de sortie énoncés par des semi-people et enfin retranscrivant un entretien avec un artiste contemporain en promo. Il faut également multiplier les séries de mode, encenser chaque objet culturel chroniqué, célébrer tous les restaurants ouverts le mois précédent, inventer des typologies de branchés, parler de New York et de Shangai comme si on y allait tous les soirs, accumuler les photos de wannabes prises en soirées. Et bien entendu ne jamais questionner, simplement constater, vanter et faire savoir. Enfin, n'importe quel article ou photo relatant l'activité de l'acteur Vincent Gallo, du photographe Terry Richardson et du cinéaste Harmony Korine passeront en priorité.


Qu'ils soient DJ, graphistes, designers, musiciens, architectes, journalistes ou attachés de presse, ils exercent tous la même activité, analysée au siècle dernier par Paul Valéry : "Tous ces métiers dont le principal instrument est l'opinion que l'on a de soi-même, et dont la matière première est l'opinion qu'ont les autres de vous." Leur unique fonction est d'être branché et de le montrer.


LE CULTE DE L'AVANCE





Début 2007, la hype ne s'était toujours pas remise de cet accident de la route : comment peut-elle avoir sept ans de retard sur des ploucs au look gay, dansant bizarrement sur de la techno bas de gamme mixée par des DJ comme Niki Beluci, Joachim Garraud ou, comble de la honte, David Guetta ?

A la différence des banlieusards gominés, les Fluokids n'existent que virtuellement. Inutile de se déplacer pour les rencontrer, il suffit de surfer sur internet. Les Tecktoniks demandent au branché de sortir de chez lui, les Fluokids d'y rester. [...] Là où les Tecktoniks produisent une danse et un look, les Fluokids rassemblent ce qui existe déjà ailleurs, des morceaux de musique, des photos et de la critique musicale légère. [...] Une bande enrichit le branché, l'autre le fait régresser. Après quelques connections sur le blog Fluokids, n'importe quel moderne un peu largué par la vague électro peut passer pour un DJ expérimenté tandis qu'après trois nuits au Mix, au Metropolis ou au Complexe, il ne sera toujours pas capable d'enchaîner une bonne séquence de mouvements Tecktoniks. Les premiers ne demandent aucun effort, il suffit de lire, d'apprécier puis de répéter, les autres exigent attention, entraînement, performance physique et un look spécifique. Voilà pourquoi en sept mois les Fluokids ont intégré la hype, ce que n'ont pu faire les Tecktoniks en sept ans.

Contrairement aux apparences, leur matière première n'est pas la musique mais la nouveauté elle-même. Leur principale activité consiste à transmettre et non à produire du savoir. [...] Sur le blog, nous sommes dans un lieu sans passé ni mémoire soumis à un renouvellement permanent. [...] Le site alimente une sorte de fièvre. Une bonne partie des branchés de la planète s'y ravitaillant, ils reproduisent partout ce qu'ils y voient, aggravant le processus d'uniformisation. [...] L'internaute n'émet plus, il ne choisit rien, il reçoit et répète indéfiniment.



À LA SOURCE, L'UNDERGROUND





Contrairement à ce qu'il croit et faire croire, le branché est en réalité moins un émetteur qu'un copieur. Malgré le culte qu'il voue à l'avance, il est en retard. Nombre de ses découvertes n'en sont pas. Elles viennent, en effet, d'un seul et même univers, l'underground.

À la différence des branchés, les précurseurs sont passionnés par la parcelle qu'ils explorent, que ce soit un genre musical, l'adoration d'un artiste ou la constitution d'une œuvre. Il leur est impossible de papillonner d'un culte à l'autre. Les vrais Mods londoniens ne sont pas passés à la culture hippie, les premiers hippies ne sont pas devenus punks sur le tard, les gabbers de Rotterdam ne se sont pas mis à écouter de la hard house, les fans de musique soul ont maudit l'avènement du disco... [...] Quant aux Skinheads, ils continuent d'effrayer d'éventuels imitateurs.

A la manière des radios et chaînes de télévision diffusant des clean edits débarrassés des mots grossiers, les branchés gomment les aspérités de leurs objets de prédilection, ils les évident. [...] La hype n'examine jamais l'altération qu'elle fait subir aux ouvrages originels, elle est trop concentrée sur une autre distorsion bien plus flatteuse à son égard. [...] Quand les branchés sont certains que la masse a identifié le phénomène, ils le lui abandonnent et snobent les nouveaux adeptes dans un même mouvement. En prenant le pli, la plèbe salit l'objet désiré avec ses gros doigts et celui-ci se trouve aux yeux des passeurs frappé d'obsolescence immédiate définitive. La popularité, c'est l'ennemi.



LA CULTURE DU VIDE





La question n'est pas de savoir si Inland Empire est un navet ou non, elle est de comprendre pourquoi il est aujourd'hui impossible de penser, dire ou écrire que ce film puisse en être un. [...] Les branchés appréhendent l'auteur comme une marque, un concept. Ce qui permet en passant de se déclarer "lynchien" ou de parler d'"atmosphère lynchienne" dès qu'une ampoule grésille dans une chambre d'hôtel.

Le branché répète, raconte, reproduit, au mieux décrit, mais il n'utilise aucun des instruments qu'il prétend posséder : regard subjectif, lucidité, sens critique, connaissance approfondie de son milieu, décodage, analyse. Cet épisode nous livre un nouvel élément pour comprendre les rapports qu'entretiennent les branchés avec la culture. S'ils ont si peu à dire de leurs œuvres préférées, c'est peut-être que celles-ci sont vides.



LE BUSINESS DE LA HYPE





Il existe un lieu au carrefour de la hype et de la grande distribution, un endroit qui sert de ravitaillement aux branchés comme aux simples passants. Cette enclave est située dans un établissement parisien symbolisant l'exploitation commerciale de la branchitude. [...] Ce mégastore baptisé Citadium devait être à l'origine un "temple du sport" pour les clients ayant honte d'aller chez Go Sport ou Décathlon, envahis de banlieusards en survêtements. Les Parisiens ne pratiquant une activité sportive que lorsqu'ils courent après un bus, qu'assis sur un Vélib' ou promenant leur chien, le magasin s'est rabattu sur la mode streetwear . Revêtir l'uniforme officiel de l'attitude cool ne demande en effet aucun effort physique aux clients, il faut juste accepter qu'une marque au nom imprononçable vous vende un T-shirt soixante euros.

Les branchés sont d'abord des personnes interdépendantes. Quel que soit son métier, il n'a finalement qu'une fonction, celle de VRP de lui-même. Nuit et jour, il se promeut, il se markete.



LE VILLAGE DES PRISONNIERS





Il est un domaine où l'esthétique branchée fait des ravages. La musique que nous écoutons a, en effet, souvent des allures de table basse. Dans chaque lieu branché, de la musique est diffusée, souvent la pire qui soit, celle qui est inoffensive. [...] Le DJ prend parfois conscience de son rôle de diffuseur d'ambiance. Lui qui se rêvait comme un démiurge enflammant la piste de danse réalise qu'il émet de la musique d'ascenseur social afin que les conversations entre victimes et bourreaux de l'économie ne se mélangent pas.



LA GÉOSTRATÉGIE DES BRANCHÉS





À Alphabet City, quartier où l'été, de jeunes mamans porto-ricaines faisaient à la fin des années 90 jouer leur pitbull avec l'eau propulsée par les bouches d'incendie, on boit désormais du jus de fruit bio en consultant ses mails. [...] Un tour à Williamsburg suffit également à vacciner le visiteur. Personne de plus de quarante ans, pas un bar qui ne soit pas WiFi, partout des étudiants faussement bohèmes dont les parents payent un loyer de trois mille dollars fêtant l'ouverture d'une galerie, d'un bar bio ou d'une boutique de vêtements vintages.

Berlin est devenue au fil des années une sorte de camp de réfugiés pour branchés. [...] La ville est désormais usée, envahie d'étrangers profitant de l'argent de leurs parents ou des aides sociales, de trentenaires à poussettes et à sandales, de boutiques de streetwear. Le centre culturel de Tacheles a fermé, le systématisme des looks roots et de la nourriture biologique est devenu insupportable. [...] Imaginez trois arrondissements de parisiens occupés uniquement par des boulangers ou des apprentis ne parlant que de pain à longueur de journée. Ici, c'est la même chose avec les artistes - le plus souvent "sans oeuvres"...

La géostratégie branchée, c'est cela : la négation de régions entières, de pays et de leurs populations. [...] Chacun sait qu'ils existent mais on les occulte. Si beaucoup de branchés viennent de province, ils le taisent. Ils sont d'ailleurs les premiers à accumuler les signes de branchitude pour compenser l'infamie de leur extraction.



LES BRANCHÉS DU FUTUR





Nous sommes parvenus au stade ultime de la supercherie rock'n'roll. Plus besoin de fabriquer des groupes bidons via la téléréalité, ils se fabriquent tout seuls. Leurs membres ont intégré la formule : look + absence de talent + medias = buzz = plus de médias = succès. [...] Le public suit lui aussi, mieux, il copie les copies, tout le monde devient figurant d'une gigantesque comédie. [...] Les post-adolescents qui hurlent sont tous bien élevés, beaux, leur père roule en berline, ils s'en sortiront toujours, c'est écrit sur leur visage, ils sont entrés dans le rock comme on entre dans une agence de voyages, ce sont les DRH du futur.

"Ils sont le rock" affirmaient les empailleurs de Rock & Folk, Libération voyait en eux un "antidote au poison de la Star ACademy". Ils se sont trompés, Naast c'est précisément la Star Academy et les branchés ont remplacé TF1. Ces jeunes musiciens n'incarnent pas la nouveauté, la rébellion, la pureté ni la sophistication mais ils préfigurent les branchés de demain : conformistes et factices.





Entretien complet avec Sagnard sur DISCORDANCE.

Et quelques sites relayant l'esprit du livre :

CASSEURS 2 HYPE
FÉRUS DE MODE
FREE WILLIAMSBURG
HIPSTERS ARE ANNOYING
HIPSTER RUN OFF
SYNDICAT DU HYPE

Tu peux aller crever des fixies maintenant.


Nightclubbing, Alain Pacadis, 2005.



LES DEUX DOIGTS DANS LA PRISE PART.II (PART.I, PART.III)

Ce recueil d'articles de 850 pages est disponible aux éditons Denoël X-TREME. Pour tout connaître sur les lieux, personnes, magazines, etc. cités plus bas; pour consulter photos et récits d'époque, je ne peux que vous conseiller l'excellent site de Bernard Bacos : PARIS DANS LES ANNÉES 70.


LES ANNÉES ROCK (1973-1977)

Alain Pacadis et sa mine patibulaire commence à écrire dans Le Saltimbanque dès 1973. Il passera par la revue Pluriel avant de signer la plupart de ses papiers pour Libération à partir de juin 1975, dans sa fameuse chronique WHITE FLASH, inspirée du VELVET UNDERGROUND. Le groupe new-yorkais sera d'ailleurs souvent mis à l'honneur dans ses lignes (Nico, Lou Reed), tout comme Andy Warhol, Bowie, Burroughs et Gysin. Le contenu de ses écrits est donc directement branché, concentré de punk balbutiant, de rock avant-gardiste, de culture pop, de restes de la génération beat, de réflexions philosophiques et de cinéma expérimental. Pourvu que ça ne soit pas populaire... Pédé subversif, Pacadis s'intéresse aussi très tôt au cinéma porno d'outre atlantique, de Marylin Chambers à Kenneth Anger, il écrira d'ailleurs pour Gai Pied et Playboy.



Mais revenons à la musique. Août 1975, le premier festival rock purée dure en France est organisé à Orange. Alain en est. Son rapport est électrique. Les français découvrent la rage en musique. Au fil des pages, l'alcool devient une préoccupation de plus en plus grande pour lui, souvent abordé entre deux prédictions futuristes. Iggy Pop devient son nouvel idole et ami, puis les STINKY TOYS deviennent ses chouchous. Les chroniques de disques sont peu nombreuses mais étayées, les entretiens sont pointus avec l'avant-garde cinématographique d'époque, Philippe Garrel ou Werner Schroeter. Puis après Orange, c'est Mont-de-Marsan qui organise son festival tonitruant l'été suivant. L'Angleterre riposte.



Octobre 1976. Le premier festival punk est organisé par Malcolm McLaren au Club 100: Les clients arborent le brassard rouge orné d'une croix gammée noire sur fond blanc à droite, le portrait de Marx en toile tissée en Chine populaire à gauche. Pacadis veut être partout. Revues de mode font leur apparition entre autres fêtes, expos ou concerts. C'est ce qui fournira la matière de son journal d'un jeune homme chic. Novembre 1976, le mot DISCO fait son apparition. 1977 est l'année punk, outre sa longue rencontre avec Serge Gainsbourg, Pacadis goûte l'euphorie révolutionnaire des CLASH et le nihilisme total des SEX PISTOLS. L'Été sera chaud et Mont-de-Marsan croulera sous les punks. Son ami Yves Adrien lui souffle AFTER-PUNK et la première NIGHTCLUBBING apparaît. C'est l'aube d'une nouvelle ère.



LES ANNÉES NIGHTCLUBBING (1978-1982)

La nuit, la drogue, c'est du pareil au même, Pacadis va entrer dans l'excès et accessoirement dans L'Écho des Savanes, Façade et Le Palace magazine. Un nouveau courant fait déjà son apparition pour enterrer le punk, le nouveau romantisme. New Wave oblige, tout est bon pour échapper au punk, il faut être möderne, voire növo, se replonger dans Wagner... Les branchés ne savent plus quoi inventer pour se démarquer. En 1978, un long entretien avec Charles Bukowski met à nu toutes les addictions des deux hommes. Aiguilles usagées et pédophilie non-dissimulée, la subversion à son maximum. Le rock féminin déferle et Alain interroge SIOUXSIE, il retrouve Gainsbourg qui rentre de Jamaïque puis on pénètre au cœur de Paris by Night.



Alain sort tous les soirs et ça tombe bien puisque Fabrice Emaer vient d'ouvrir Le Palace. L'ancien théâtre du faubourg Montmartre accueille désormais fêtes majestueuses en tous genre, son histoire est indissociable de celle de Pacadis qui y est constamment fourré (pas de mauvais esprit). Toute la branchitude parisienne s'y retrouve, sous le concept auréolé du mélange. Mais la réalité du couloir d'entrée a dû en laissé plus d'un amer ! La physionomie possède ses reines, Edwige Grüss-Belmore, Jenny Bel'Air ou Paquita Paquin. La donne change tout de même comparée aux clubs privés des années 70 qui recevaient une clientèle majoritairement homosexuelle comme le Club 7 ou le Pimm's. Pacadis traîne aussi aux Bains-Douches, évidemment, au Klub 78 (quand l'équipe d'Hara-Kiri ne fait pas caca sur le bar), ainsi qu'au Backstage ou au très secret Death Club. Voir, être vu. L'apparition du namedropping dans ses chroniques signale l'entrée de plein pied dans les années 80.



En 1979, il interviewe le chanteur de DEVO, groupe alors à l'opposé du concept de KRAFTWERK. Rapprocher la machine de l'homme, leur discours sur les mutations génétiques se veut fun et bien dans son époque. Pacadis nous fait tellement ressentir l'attente de 1980, que lorsqu'elle arrivera, il ne se passera rien. Le tournant ayant été amorcé bien avant. Fini les longues tirades de sa période hippie/punk. Comme le chantait DÉBUT DE SOIRÉE (ouais), 1980 c'est tout pour la danse, ou tout pour le mongolo-bop. Nouvelles boîtes, nouveaux paradis artificiels, ils s'appellent Broad, Galaxie, Colony, Limelight ou La Main Bleue, énorme complexe disco en périphérie de Paris ouvert en 77. À côté de ça, Le Privilège est ironiquement créé sous Le Palace. Un endroit encore plus confiné, pour les élus de la nuit n'aimant pas se mélanger à la classe festivante.



Entre mondanités et désespoir, Pacadis se fait l'écho de l'ère post-punk en France. Musique synthétique, esprit futuriste, cynisme, amour banni, son mentor Yves Adrien (alias l'inventeur du punk ?!) et son livre Novövision préfigure toute la nouvelle vague française. Son entretien avec Genesis P. Orridge de THROBBING GRISTLE est d'ailleurs grandiose. "Cosey Fanni Tutti a fait des actions artistiques comme s'injecter du sang à l'aide d'une seringue dans le vagin ou découper ses vêtements avec une lame de rasoir..." - "La musique est considérée comme une distraction, le mot industriel est antidistraction. Il est inexorable. Nous n'avons rien à voir avec le show-biz et l'industrie des loisirs".



Après WHITE FLASH et NIGHTCLUBBING, c'est l'heure de la SLOW DEATH, la poésie de la descente aux enfers. Le spleen de Pacadis est permanent et le ton rebelle envers les nouvelles stars seulement passager. Mai 1981. Overdose de fun, Jack Lang danse sur Amanda Lear au Palace. Fini les usines métallurgiques et le carrelage blanc, bienvenu au rock thermidor et aux folies romantiques des SPANDAU BALLET et des DURAN DURAN. Trop XIXème le plan. En 1983, Fabrice Emaer disparaît. Le père du Palace n'est plus, plus rien ne sera jamais comme avant. Pacadis le clochard se transforme en débris mondain, et enchaine plats de petits-fours et entretiens bidons. L'éclair blanc s'éteint.



LES ANNÉES SHOW-BIZ (1983-1986)

Paris la nuit c'est fini ? L'after-fêtes est pour bientôt. Le pot mélangeant tous salaires et toutes fonctions s'est transformé en avènement de l'argent roi. Dans un premier temps, Alain s'intéresse encore quelques peu à l'underground, il suit de façon lointaine le courant cold-wave, et ses odes aux nuits blanches nous renseignent toujours sur les nouveaux lieux émergents comme le 120 nuits, le Garage, la Piscine, le Soleil Noir, le Haute Tension et bientôt le Palace II. Mais son mélange alcool/drogue n'est qu'une autodestruction de loisir, en 83, une nouvelle maladie infecte la communauté homo, le SIDA.

1984 est un tournant, ses chroniques ne seront plus qu'un ramassis de mondanités dégueulasses, de récits déprime de type "il ne m'a toujours pas appelé" et d'interviews barbantes de chanteurs de variété française (Excepté celle de Fernando Arrabal, excellente). Son environnement comprend aussi bien politiques couche-tard (Jack Lang, De Villiers...) que personnalités de la télé (Ardisson, Mourousi...), très mode. Le monde change. Son arrogante intelligence des débuts a fait place depuis longtemps à cette arrogance du vide, malheureusement à l'honneur actuellement. Pas de doute, les branchés d'aujourd'hui sont les mêmes que ceux des 80's (Les années 80 seront növö-cyniks, on rira d'un rien, on écoutera tout, on ne pensera plus...).


Alain Pacadis mourra étranglé par son compagnon transsexuel en Décembre 1986, à l'age de 37 ans. Triste fin pour une triste existence parmi tant d'autres, anecdotique. Il aura quand même réussi à franchir presque 4 décennies sur Terre, son auto-destruction n'était finalement que façade. Successivement hippie, rocker, punk, mutant, dandy, néo-romantique, ami des stars, son parcours est le guide du branché ultime. L'éponge jetable absorbeuse de courants, sans face décapante et résistant mal à l'essorage. L'individu qui voulait être tout avant tout le monde, connecté sur toutes les disciplines artistiques de l'underground. La mort d'Alain Pacadis voit aussi celle du branché utile originel, dénicheur passionné de tendances et transmetteur d'idées, ce qu'on ne pourra objectivement pas lui enlever.

La mort est ma cible, tout ce que je fais, tout ce que je signe, les modes que je lance, les rapports que j'ai avec les gens, c'est pour me perfectionner. En prenant la mort pour cible, j'ai l'impression qu'à chaque seconde je m'aiguise, à chaque seconde je deviens plus tranchant, plus vrai, c'est ma façon de tailler parmi les obstacles que ce soit des gens, des villes ou des concepts. Tout ce que je fais, c'est pour l'apporter à la mort comme des offrandes que je veux déposer à ses pieds. Yves Adrien.