Fluoglacial - Tendances Négatives

Autopromotion Circulaire



" Une observation superficielle pourrait faire croire que de nouveaux moyens de communication donnent aux artistes et aux intellectuels la possibilité de toucher un public plus large que celui dont ils ont jamais pu rêver. Or, au contraire, les nouveaux médias se bornent à universaliser les effets du marché, en réduisant les idées au statut de marchandises. De la même façon qu'ils transforment le processus de sélection et de confirmation de la vertu politique en substituant au jugement populaire leurs propres conceptions de l'intérêt médiatique, ils transforment la consécration de l'excellence littéraire ou artistique. Leur appétit insatiable pour la "nouveauté" (c'est-à-dire pour de vieilles formules présentées sous de nouveaux oripeaux), leur dépendance à l'égard de l'immédiateté du succès du produit lancé sur le marché, ainsi que leur besoin d'une "révolution idéologique annuelle", comme dit Debray, font désormais de la "visibilité" le seul critère du mérite intellectuel.

Le premier jugement qui est porté sur un ouvrage ou une idée devient, du coup, le dernier; un livre s'arrache ou est reçu dans l'indifférence; et le livre en question, dans tous les cas, est d'une importance tout à fait secondaire au regard des articles et entretiens dont il est le prétexte. Ici comme ailleurs, le journalisme ne rapporte plus les événements, mais il les crée. Il se réfère de moins en moins à des événements réels, et de plus en plus à un processus d’autopromotion circulaire qui est à lui-même sa propre justification. Il ne présuppose plus un monde capable d'exister indépendamment des images qu'on en donne. L'intellectuel, comme le militant politique découvre alors qu' "il doit faire allégeance à un nouveau type de médium qui, non content de transmettre une influence, lui impose encore son propre code". "

Culture de masse ou culture populaire? (Mass culture reconsidered), Christopher Lasch, 1981/2011.
(Picture: Taboo, 1980)

Ô nom de Dieu de bordel de merde !



" Le sérieux a pris le dessus: dès qu'un film sort, la santé mentale des producteurs dépend des chiffres de la première séance du mercredi. Il m'est arrivé d'être invité à des fêtes célébrant un succès faramineux. J'y étais aussi à l'aise qu'un rouget sur un terrain de golf. Cet univers, les préoccupations qu'il reflète, me sont résolument étrangers. Je n'y entends rien. Lorsqu'on me parle du distributeur d'un film, je pense immédiatement au distributeur de bonbons sur le quai du métro. Nous étions d'une génération désinvolte. Il y avait moins de comptes à rendre aux financiers, aux banques, aux télévisions, aux assurances; les pressions vis-à-vis du succès et les responsabilités étaient moindres. Nous étions aussi moins exposés qu'aujourd'hui, où les médias font leurs gros titres sur le premier comédien aux chaussures délacées ou ne buvant pas que de l'eau - être en une de Ciné Monde n'avait aucun impact sur notre carrière. Je suis certain qu'aujourd'hui on apprend aux élèves des cours de théâtre à faire la promotion de leurs futurs rôles. "

Le grand n'importe quoi, Jean-Pierre Marielle, 2011.
(Picture: Sex-Shop, 1972)

Le Père Noël vous parle



" Coucou ! C’est moi, me revoilà. Vous ne me reconnaissez pas ? Pourtant, vous m’avez chaque année dans votre cheminée. C’est moi, oui, Big Father, avec ma grande barbe hydrophile, mon traîneau à clochettes et des cadeaux dégueulasses plein ma hotte, emballés dans du papier clignotant. Vous ne m’avez pas vu venir, une fois de plus ? C’est normal. Personne ne sait jamais comment je débarque. Chaque année, je trompe mon monde. On ne m’entend pas arriver, et puis un matin, c’est fait, ça y est, tout est joué. La torture des féeries recommence.

Une fois encore j’ai réussi à suspendre, pendant la nuit, mes guirlandes grotesques en travers des rues, comme autant d’insultes anonymes. Une fois encore, mes boules multicolores et mes illuminations pernicieuses sont apparues aux vitrines. Sans que personne me voie. Sans que personne me voie jamais. Une fois encore, ma grande terreur s’installe. Les semaines vont se dérouler comme des vielles funèbres. Les gens vont courir partout épouvantés, le long des façades, avec leurs paquets obligatoires. Il est revenu, ça y est, il s’est réinstallé, celui qu’on redoutait. Celui dont on évitait même de prononcer le nom, de crainte de le voir surgir. C’est fait. La Bête est là. L’Éminence rose est de retour. La ville n’existe plus, ni la vie, ni rien. Tout est redevenu Noël.

Comme je m’amuse, à contempler la joie qu’ils affichent et à connaître le fond noir de leurs âmes angoissées ! Qu’ils me craignent, pourvu qu’ils me célèbrent ! En vérité, ma menace les rend malades bien avant décembre. Chaque année, on voudrait espérer que je ne vais pas revenir. Chaque année, on ne me sent approcher comme un mal inconnu, un cauchemar, une fièvre. Le Père Noël fait peur. L’année dernière, au restaurant, j’en ai entendu plusieurs, à voix basse, dès la fin octobre qui parlaient de moi avec la trouille au ventre : « Qu’est-ce que tu fais pour les fêtes ? – Mais je ne sais pas. – Comment, tu ne sais pas ? – Non, pas encore. – Tu n’as rien prévu ? Mais tu es fou ! Il faut que tu t’en occupes ! Noël c’est demain ! Et la Saint-Sylvestre ! Tu ne te rends pas comptes ! D’ici quinze jours, peut-être huit, il y aura des trucs partout ! Des guirlandes ! Des boules lumineuses ! »

Oui, je flanque la panique ; mais il n’y a que depuis quelques années que je commence, chez certains, je le sais, à susciter de la haine. Oh ! pas une haine bien dangereuse ! Rien de grave. Le monde est beaucoup trop définitivement ensucré, gnangnantifié sans retour, colonisé par les bonnes intentions, la prudence et les mièvreries, pour que je me sente en péril. L’horreur du bonheur est peut-être une idée neuve en Europe mais elle ne risque pas de faire beaucoup d’émules. "

Désaccord parfait, Philippe Muray, 1994/2000.

Clubs & Gangs



1990

" Les choses commencèrent à changer pour le 90° après que DJ Jay Ray ait découvert le hip-hop. Il commença à passer du Rakim, Dr Dre, et autres stars du rap pendant son set. Le hip-hop était tout juste en train de devenir populaire à Berlin, et il n'y avait pas de lieu spécifique où l'on pouvait en écouter. Même si quelques DJs étaient intéressés par les nouveaux rythmes, le fait que c'était un genre Américain orienté gangster attira principalement des groupes de Turcs, heureux d'entendre quelqu'un parler de ce qui les concernait, les préjugés et la colère. Le bouche-à-oreille se propagea rapidement que le 90° jouait cette musique et en quelques semaines la population du club changea complètement. Au lieu de plumes et de maquillage, des jeans baggy, des cheveux gras, et de lourdes chaînes en argent devinrent de rigueur. Des foules de Turcs se tenaient devant la petite entrée, zonant dans la rue et exhibant leurs muscles, menaçant les uns et les autres avec des regards, des insultes et des armes. Il y avait une cinquantaine de gangs différents à Berlin à cette époque, composés de Turcs, Croates, Russes, ou Arabes. La plupart d'entre eux trempaient dans des affaires de drogue et de crime, le plus souvent comme une réponse à leur mal de vivre dans un pays étranger. [...]

" Things started changing for the 90° after DJ Jay Ray discovered hip-hop. He began featuring Rakim, Dr Dre, and other popular rap stars during his set. Hip-hop was just becoming popular in Berlin, and there was no specific place where one could go hear it. Although quite a few DJs had become interested in the new rhythms, the fact that it was a gangster-oriented, American genre mainly attracted crowds of Turkish gangs, happy to have somebody speaking about issues of prejudice and anger. Word quickly spread that the 90° was playing this music and within weeks the club's crowd completely changed. Instead of feathers and make-up, baggy jeans, greasy hair, and heavy silver chains became de rigueur. Mobs of Turks stood in front of the small entrance, lounging in the street and showing off their muscles, threatening each other with stares, insults, and weapons. There were about fifty different gangs at the time in Berlin, made up of Turks, Croatians, Russians, or Arabs. Most of them dealt with drugs and crime, usually as an outlet for their discomfort and unease with having to live in a foreign country.

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Geniale Dilettanten



" En comparaison des confortables villages allemands et des riches villes comme Hambourg ou Munich, Berlin était un vaisseau débordant de saleté, de drogues, de suicides, d'incendies, et de controverse, un havre pour les jeunes esprits politisés et les individus en quête. Pour moi c'était la plus belle ville du monde, mais mon père fut choqué lorsqu'il vint me rendre visite, contemplant l'architecture en ruine d'après-guerre et les décorations clairsemées aux fenêtres des grands magasins, s'exclamant que tout était laid. J'essayais de lui expliquer la beauté que je voyais dans la destruction, un espace pour de nouvelles possibilités. Il me dit que j'étais folle et que je ferais mieux de rentrer à New York. Je refusai, ayant rencontré beaucoup trop de gens dont je me sentais proche, en fait j'aurais souhaité déménager ici encore plus tôt pour avoir connu les tous débuts de mon phénomène favori, les Geniale Dilettanten.

" In comparison to comfortable german villages or wealthy cities like Hamburg or Munich, Berlin was a vessel overflowing with dirt, drugs, suicides, fires, and controversy, a haven for politically minded youth or questioning individuals. I thought it was the most beautiful city in the world, but my father was shocked when he came to visit, gazing at the crumbling postwar architecture and sparse department-store window decorations, exclaiming how ugly everything was. I tried explaining the beauty I saw within the destruction, a space for new possibilities. He said I was crazy and should come back to New York. I refused, having met far too many people I felt closed to, in fact wishing that I had made my move even earlier to have experienced the very beginnings of my favorite phenomenon, the Geniale Dilettanten.

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Dark Side II


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Je veux un XXIème siècle aristocrate et rebelle !



" Mon rêve d'adolescence s'est définitivement brisé, celui de devenir un grand écrivain pour plaire aux jolies filles. Autrefois je me disais que pour ressembler à l'un de mes modèles, Ezra Pound, il fallait avoir rompu avec cette société. Jadis, la toux de Voltaire enrhumait le monde entier. Un simple pet de Rousseau empuantait la route des Indes. Un rototo de Montaigne donnait un goût d'ail bordelais au tout Saint-Petersbourg. Un postillon de Cocteau souillait toute Amérique matérialiste. Les romans de Balzac ne faisaient pas seulement concurrence à l'État civil mais à la démographie universelle. A dix-huit ans, je croyais encore qu'en me mettant au volant de mes bolides intimes, je ferais défaillir d'admiration la prosternation cosmopolite de l'universalisme français. Avec le déclin de la langue nationale, la vie m'a condamné au petit circuit. Mais peu importe: je roule sub specie eternitati.

Partout, je veux être le meilleur, mais contre qui ? Mes rivaux sont les grands morts, ceux qui ont gagné les épreuves de l'absolu - et je ne vois sur les bas-côtés que les accidentés de l'infini. D'ailleurs, il n'y a pas de ligne de départ ni d'arrivée. On ne gagne ni ne perd. On fait son travail d'artiste, un point c'est tout. Sauf qu'en sortant de sa chambre, ahuri, et toujours habité par l'inspiration qui vous sert d'ombre et qu'on croit rencontrer les siens, le milieu professionnel est insupportable. Ce n'est même pas un milieu, mais une vague périphérie marchande - une écume des choses, que dis-je, la mousse jaunâtre abandonnée sur les bords de mer des grandes tempêtes de l'esprit. C'est la marée basse de la littérature, et quand je remonte en bordure, pour aller reprendre un verre dans l'hôtel des gens de lettres, j'y retrouve les mêmes têtes sinistres - et pas une jolie fille. Un monde sans jolie fille est monde mort. "

Les puissances du mal, Jean-Edern Hallier, 1996.

Industréalité.



Le pays le plus riche du monde peut maintenant bien se moquer de la haine internationale qu'il recevait il y a deçà 66 ans. En juin 1946, RÉALITÉS, le mensuel libéral tout neuf (fondé par Robert Salmon et Alfred Max, puis rejoints par le photographe Jean-Philippe Charbonnier) sort un numéro spécial Allemagne afin de faire un point sur le grand perdant de la Seconde Guerre Mondiale. Outre de longs articles économiques chiants, on y trouve une mise en page sympa, un roman-photo rigolo de la vie d'Adolf et un show report captivant du procès de Nuremberg. La rédaction a eu la bonne idée de regrouper différents sondages effectués par les instituts des pays vainqueurs. Alors, que pensaient les américains, les anglais et les français de leurs amis allemands ? Le résultat est probant !




La guerre du faux : IV. Les médias au carré



" Nous savons ce que sont aujourd'hui les radios et les télévisions. Des pluralités incontrôlables de messages que chacun utilise pour les mélanger à sa façon par télécommande. La liberté de l'utilisateur n'augmente sans doute pas. Mais la façon de lui apprendre à être libre et contrôlé change certainement. Pour le reste, deux nouveaux phénomènes ont pris lentement de l'importance : la multiplication des médias et les médias au carré.

"We know today what are radio and television. Pluralities of uncontrollable messages that everyone uses to mix his way by remote control. Freedom of the user unlikely increases. But the way to teach him to be free and controlled certainly changes. Otherwise, two new phenomena have slowly became more important: the proliferation of media and the media squared.

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La guerre du faux : III. Pourquoi rient-ils dans ces cages ?



"Les vrais héros, ceux qui se sacrifient pour le bien de la collectivité et que la société reconnaît comme tels, peut-être longtemps après, alors que sur le moment ils ont été qualifiés d'irresponsables et de brigands, sont toujours des gens qui agissent à contrecœur. Ils meurent, mais ils préfèreraient ne pas mourir; ils tuent mais ils ne voudraient pas tuer. Preuve en est qu'ils renoncent à se vanter d'avoir tué en état de nécessité. Les vrais héros sont toujours entraînés par les circonstances, ils ne choisissent jamais parce que, s'ils le pouvaient, ils choisiraient de ne pas être des héros. [...]

"Real heroes, those who sacrifice themselves for the collective good, and whom society recognises as such, maybe some time later, whereas at the time they are branded as irresponsible outlaws, are always people who act reluctantly. They die, but they would rather not die; they kill, but they would rather not kill; and in fact afterwards they refuse to boast of having killed in a condition of necessity. Real heroes are always impelled by circumstances, they never choose because, if they could, they would choose not to be heroes. [...]

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