Fluoglacial - Tendances Négatives

Un cadavre agité



« Il semble que vers l'âge de l'adolescence, la vie intérieure du jeune être humain se trouve soudain aveulie, châtrée de son courage naturel. Sa pensée n'ose plus affronter la réalité ou le mystère en face, directement; elle se met à les regarder à travers les opinions des "grands", à travers les livres et les cours des professeurs. Il y a pourtant là une voix qui n'est pas tout à fait tuée, qui crie parfois, - chaque fois qu'un cahot de l'existence desserre le bâillon, - qui crie son interrogation, mais nous l'étouffons aussitôt. Ainsi, nous nous comprenons déjà un peu. Je puis vous dire, donc, que j'ai peur de la mort. Non pas de ce qu'on imagine de la mort, car cette peur est elle-même imaginaire. Non pas de ma mort dont la date sera consignée dans les registres de l'état civil. Mais cette mort que je subis à chaque instant, de la mort de cette voix qui, du fond de mon enfance, à moi aussi, interroge: "que suis-je?" et que tout, en nous et autour de nous, semble agencé pour étouffer encore et toujours. Quand cette voix ne parle pas - et elle ne parle pas souvent! - je suis une carcasse vide, un cadavre agité. J'ai peur qu'un jour elle ne se taise à jamais; ou qu'elle ne se réveille trop tard - comme dans votre histoire de mouches: quand on se réveille, on est mort. »

Le mont analogue, René Daumal, 1952.
(Illustration: Frans Masereel, 1952)

Comment multiplier les orgasmes ?




« Le savoir-vivre consiste désormais à savoir multiplier les orgasmes simultanés avec sa partenaire régulière: comment se comporter reste la question, mais la littérature du "how to?" a substitué les règles d'efficacité sexuelle aux anciens préceptes de mondanité. L'espace social en serait-il venu à se confondre avec l'espace domestique? La vie intime, en tous cas, se publie, tandis que la vie publique s'évapore.
Les médias assaillent donc les conjoints et leur tiennent deux langages: celui du test et celui de la recette. Aligné sur le modèle alimentaire, l'érotisme à deux se prépare, et se rate ou se réussit comme un gratin dauphinois; rabattu sur le modèle scolaire, le bonheur conjugal se passe comme on dit d'un examen. "Check-upez votre mariage", titrait un numéro récent de Cosmopolitain: le bonheur est une idée vieille en Europe; ce qui est neuf et même inouï, c'est qu'on ait besoin, pour l'éprouver, de la méditation d'un questionnaire. Répondez à ce test (établi, il va sans dire, par ordinateur), et nous vous dirons combien vous êtes heureux. Ainsi la félicité devient une donnée quantitative; ainsi, également, l'intime et l'instinctif dénouent leur identité traditionnelle: nous sommes aveugles à nos propres sensations, nous sommes incapables de répondre, seuls, à la question: "Comment allez-vous?" »

Au coin de la rue, l'aventure, Pascal Bruckner & Alain Finkielkraut, 1979.
(Picture: Lisztomania, 1975)

Ringards !



Après un troisième numéro sur Jean Yanne, ce qui devait arrivé arriva, Daniel Prévost le forcené est en couverture de Schnock #4. Le joint de culasse du journal vieune (vieux-jeune) n'a toujours pas pété et assure l’étanchéité de Ernault & Rémila qui nous pondent encore un dossier de folie sur le fanfaron n°1 des français.



Le top 15 de cette édition est bien sûr consacré à la rentrée, qui n'est pas un si lointain souvenir pour certains, ah ce fameux savon jaune Provendi... Comme les plumes me donnent des sueurs froides, je passe directement au plat, après un étrange article 'tableau' sur le livre de mannequin, remplissage ou quoi? La longue interview de Prévost recueillie au Fouquet's (patrie des ringards!) est bien chaloupée, même si celui qui a tant joué la carte de l'absurde ne nous apprend finalement pas grand chose sur lui-même et son environnement. On découvre le Prévost chansonnier que l'on ne connaissait peu, on redécouvre ses pensées célèbres ('le temps passe et les œufs durent") et 20 de ses meilleures apparitions à l'écran sont listées, de Montcuq au Garage Gaudin en passant par Uranus, Anagram, ou son rôle de "Gros Porc" à l'époque de Canal+. Un régal. Pour finir, les longs remerciements à l'émission de FR3 "Merci Bernard" dont il fit partie et contribua au délire absolu.



Après l'interview star de Magali Noël, ex-rockeuse et pin-up au temps de Gabin, Schnock n'a pas pu résister non plus à l'appel des superhéros et revient sur l'histoire de "Strange' en France, le comic des comics. Relou. Le retour sur l'attentat à l'appartement d'Yves Mourousi et l'album expérimental de >Dick Rivers (alias Pourquoi-Michel-Drucker-me-déteste-?) redonnent la banane. En parlant de banane, le deuxième dossier du trimestre est consacré aux loubards des années 70 (voir ci-dessous) et s'enchaîne (de vélo) ) avec une interview de Patrick Grenier de Lassagne (auteur de "Classe dangereuse") ainsi qu'une plongée au cœur de la déchéance rock: l'histoire d'amour (et de picole) entre Vince Taylor et la ville de Brest. Excellent. Le cahier de fin vous réserve encore des surprises avec à l'honneur ce coup-ci, Dominique Zardi, un mec qui a joué dans 500 films et que pourtant vous ne connaissez pas. Il sort aujourd'hui. Vite, le prochain.



LOUBARDS 70 - L'article total

Abraxas Annihilation



« Ce qui caractérise notre société, désormais, c'est une forme de fatalisme: les gens ne savent pas quoi faire. [...] Le problème est profond: trop peu de gens sont suffisamment hors du système et encore moins se sentent suffisamment puissants pour proposer une alternative. [...] Aux États-Unis, les gouvernements démocrates ou républicains et les banques, c'est la même chose. C'est pour ça que j'en ai marre de la démocratie. Ça ne marche pas, arrêtons-tout, prenons un tyran. [...] Je déteste ce sentimentalisme qu'on retrouve dans les bandes-annonces de films sur la famille ou sur les communautés; il y en a partout. On en revient à ce que je disais: les gens sont désespérés et ne savent plus vers qui se tourner. »

Terry Gilliam, So Film #2, 2012. (Picture: Espaces d'Abraxas, Noisy-le-Grand)

Le gain de prestige



« En s'assimilant totalement au besoin, l'oeuvre d'art empêche d'avance les hommes de se libérer du principe de l'utilité, alors qu'elle devrait pourtant permettre cette libération. Ce que l'on pourrait qualifier de valeur d'usage dans la réception des biens culturels est remplacé par la valeur d'échange; au lieu de rechercher la jouissance on se contente d'assister aux manifestations "artistiques" et "d'être au courant", au lieu de chercher à devenir un connaisseur on se contente donc d'un gain de prestige. Le consommateur devient l'alibi de l'industrie du divertissement aux institutions de laquelle il ne peut échapper. [...] Tout est perçu sous ce seul aspect: pouvoir servir à autre chose, même si cet autre chose est aussi vague que possible. »

Kulturindustrie, Theodor W. Adorno & Max Horkheimer, 1944/2012.
(Picture: Last Summer, 1969)

Le swing des choses



« Et il paraît qu'il y en a qui s'emmerdent dans l'existence ! Qui se spleenifient!... J'ai vu tellement d'ennuyeux ennuyés qui se servaient de Baudelaire pour excuser leurs immenses trous d'air!... L'ennui est un effilochement psychique filandreux. Je suis l'antispleenétique typique. Je ne m'ennuie jamais parce que rien ne me paraît vide de sens. Tout mérite qu'on le haïsse et nous méritons de souffrir de tout. Le Grand Théâtre n'est jamais fermé. On peut y chialer encore. J'aime détester cette ignominie.

Jamais de ma vie je ne me suis ennuyé une seule seconde. Je ne me laisse pas souffler ainsi mon rôle. J'exècre à mort tous les radasseurs, les endivannés de l'Ennui. Ces feignasses vidées, fiers paons déchirés, oisifs éventails troués arborant un spleen du dimanche, un cafard pour rire au fond, un cafard pour les autres, une détresse de galerie. La plupart de ces paresseux cadavres trouvent dans le spleen le sceau de l'ange: on s'estampille d'art, c'est la coulure, ça a un certain cachet de se faire chier... Ils se trouvent artistes en bâillant, se targuent tels, se décochent la mâchoire en chefs-d’œuvre, ils roucoulent dans les illusoires muses vérolées que sont la Vanité du monde et l'Inintérêt pour tout ce qui existe. Quel aveu de jalousie totale ! Quelle crevure d'envie d'être passionné. Avoir la musique, voilà le péché qu'on ne vous pardonne pas. Si vous savez quoi faire de votre peau, je ne donne pas cher d'elle. Il faut s'emmerder dans la vie pour les autres ou périr sous leurs coups. »

Au régal des vermines, Marc-Edouard Nabe, 1985.
(Picture: Hans Holbein, 1538)

LIVE... SUBURBIA: The Quest for Cool



Ce livre pourrait être celui de plein de kids, américains ou pas, passés du bi-cross agressif au skate, du heavy metal au hardcore, du punk au straight edge,... entassés dans des caisses pour bouger aux concerts, chillant devant des vidéos de skate, dans des chambres de potes, des parkings... un skate sous le bras, un seveninch sous l'autre... L'histoire de la quête du cool à travers la période bénie de l'adolescence. Une génération sacrifiée ? Au-delà d'un segment de marché en tous cas, une aventure unique et obligée. Ce livre est d'ailleurs l'occasion de nous poser la question: IS THERE LIFE AFTER YOUTH ?

This book could have been the journal of a lot of kids, American or not, went from aggressive BMX to skate, from heavy metal to hardcore, from punk to straight edge... packed in cars moving to shows, watching skate videotapes, chilling in mate's bedrooms, in parking lots... a skateboard under the arm, a 12" below the other... This is the story of the quest for cool through the blessed period of teenage. A lost generation? More than a market segment, an unique and unavoidable adventure. This book is also an opportunity to ask us the question: IS THERE LIFE AFTER YOUTH?


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Naples ou Venise ?



« Je ne "suis" pas théâtre. Je ne "suis" pas blondeurs, ni Rubens. Ni Poussin. Je suis cinéma (dont l'inventeur s'appelle Il Tintoretto, et non Lumière ou Edison), brunissures, Rembrandt et Caravage. Les horizontales, les symétries et les beautés d'aplomb m'ennuient, comme les gens qui trouvent au lieu de chercher. J'aime que le temps dérange l'espace pour le déstabiliser, le zébrer d'obliques, de lignes de fuite. Je préfère l'orgueil à la vanité, l'existence à l'essence, les Dies irae aux Alleluia; le rouge au champagne, et Rimbaud à Baudelaire. En un mot comme en cent, je "suis" Naples et non Venise.
On nomme ce travers "populisme" voire démagogie. Je puis accepter le premier quolibet, non le second. Les gens sympathiques m'inspirant toujours la plus vive antipathie, je veille, quoi qu'il m'en coûte, à ne point trop caresser mes congénères dans le sens du poil. »

Contre Venise, Régis Debray, 1995.
(Illustration: Le Tintoret, 1562)

Béton et sensualité



« Attends, l'essentiel de l'architecture mussolinienne relève de l'excellence! La politique urbaine de Mussolini était magnifique. Un ami chercheur en Italie a travaillé sur ce sujet, c'est prodigieux, exemplaire. On ne peut pas faire porter aux pierres la responsabilité de la période politique. Aujourd'hui, on est dans l'architecture facile, dans la pacotille, dans la camelote. Il faut faire l'éloge d'une métaphysique, d'une vision romantique de la pierre et de la masse. »

Rudy Ricciotti, SO FOOT hors-série n°5, 2012.
(Picture: Palazzo Della Civiltà Del Lavoro, Rome)

Attentat aux bidons



« Il y avait Indurain, Hinault, Fignon. Je demande: qui, aujourd'hui vaut ces coureurs? Schleck, Contador, Evans? Contador et Schleck se congratulent en se mettant des petites claques en haut du Tourmalet. On dirait deux gays. Comment est-il possible que quelqu'un qui arrive deuxième félicite son vainqueur? Va demander à Merckx, Indurain ou à Armstrong s'ils auraient été contents d'arriver deuxième. »

« Jusque dans les années 70-80, tu trouvais beaucoup plus d'agressivité dans le cyclisme. La dimension physique -et donc héroïque- était plus forte. Quand tu regardais Hinault, tu voyais avant tout un bel homme. Indurain, qu'est-ce qu'il était beau! Des types forts. Merckx, bordel, il ressemblait à un acteur. La beauté d'Eddy sur le Tour de France, quand la reine des Belges va l'accueillir... Allez voir cette photo, on dirait un acteur américain qui reçoit un oscar. Le cyclisme avant, c'était un truc de bêtes, de gladiateurs. Maintenant [...] ils sont maigres, petits, légers, on dirait des petits kékés [...] j'aimais mieux avant. Il y avait des luttes, ça partait au bout d'un kilomètre, c'était la bagarre, tout le monde tentait de faire sauter tout le monde. Maintenant, une échappée à trois kilomètres de l'arrivée, et hop, c'est terminé. »

Mario Cipollini, PEDALE! #2, 2012.